Avignon : Gros plans sur notre temps

La 71e édition du festival est résolument contemporaine, tantôt tournée vers l’actualité la plus brûlante, tantôt vers l’histoire du XXe siècle.

Gilles Costaz  • 19 juillet 2017 abonné·es
Avignon : Gros plans sur notre temps
© PHOTO : ANNE-CHRISTINE POUJOULAT/AFP

Beaucoup de spectacles attendus peuvent encore changer la physionomie du 71e Festival d’Avignon. Mais son orientation vers le monde d’aujourd’hui, d’abord européen puis au-delà, devrait rester dominante. Les œuvres comptent en tant que créations littéraires et artistiques, mais les messages, les cris et même les provocations prédominent dans les prestations des équipes venues jouer autour du Palais des Papes.

On parle de Daech, comme dans la pièce très forte de Rachid Benzine, Lettre à Nour, diffusée depuis le musée Calvet par France Culture, avec Charles Berling et Lou de Laâge. On parle des migrants – plutôt dans le « off », si l’on pense, par exemple, à Migraaaants !,de Matéi Visniec, mis en scène par Gérard Gelas au Chêne Noir. Et on va en parler davantage avec Grensgeval, pendant la dernière semaine : Guy Cassiers et Maud Le Pladec ont adapté Les Suppliants, d’Elfriede Jelinek, représentant à la fois les traversées tragiques des exclus et notre propre impuissance.

On place d’autant plus d’espoir dans cette mise en scène de Guy Cassiers que le premier des deux spectacles de ce grand artiste belge invité par Avignon nous laisse sur notre faim. Cassiers a porté à la scène l’essai de Jonathan Littell, Le Sec et l’Humide, qui établit une lecture linguistique du fascisme à travers les mots d’un des collabos les plus ignobles de l’histoire, le Belge Léon Degrelle.

Un acteur jouant les conférenciers, Filip Jordens, dit le texte de Littell. Une machine concoctée par l’Institut de recherche et de coordination acoustique/musique (Ircam) dit les textes de Degrelle, enregistrés par Johan Leysen, en dédoublant la voix. Le langage théâtral dans cette construction reste mince. On eût aimé plus d’histoire que de théorie.

Saïgon, écrit par Caroline Guiela Nguyen à partir d’un long travail collectif à la Comédie de Valence, a l’originalité d’explorer un pan de l’histoire française et coloniale peu défriché par les écrivains et les artistes : la vie des familles françaises et vietnamiennes qui ont noué des relations d’amitié dans les années 1950 et sont tantôt restées à Saïgon, tantôt parties en France. Certains Vietnamiens ont pu être considérés comme des collaborateurs, alors que des proches parents ont joué un rôle actif contre l’occupant.

Le spectacle ne trace pas un tableau politique. C’est une chronique de ces gens-là vus dans un restaurant appelé Saïgon : il y a le même établissement au Vietnam et à Paris, de sorte que le décor reste le même alors que l’action se déroule soit dans l’ex-Indochine, soit en France. Les allers-retours dans l’espace et le temps se font dans le désordre, sans respect de la chronologie. Un homme passe et veut aider sa mère qui ne veut rien savoir. Une Française veut soutenir et aimer un Vietnamien qui entend fuir tout contact avec les envahisseurs… Ce défilé d’un temps oublié, qu’on verra à la rentrée à l’Odéon, s’étire un peu – trois heures et demie –, évite sans doute trop le contexte politique mais touche par son art de saisir la sensibilité secrète de chacun.

Avec Robin Renucci, chargé d’aller porter la parole du théâtre dans les villes et les quartiers extérieurs à Avignon, on part dans un temps plus reculé. Mais la grande littérature n’est jamais lointaine. Nous avons vu Renucci et son complice, le pianiste Nicolas Stavy, interpréter L’Enfance à l’œuvre dans le village de Morières-lès-Avignon. L’acteur disait Romain Gary, Marcel Proust, Arthur Rimbaud et Paul Valéry, tous dans leur relation avec leur mère ou les petits malheurs de la jeunesse (les poux chez Rimbaud !). Pas d’émotion affichée, presque de la froideur. Et pourtant : quel bouleversant tracé de la phrase et de sa saisie de l’âme de l’enfance ! Juste un grand acteur qui, dans sa simplicité, concurrence sans peine les grandes machines.

Festival d’Avignon, jusqu’au 26 juillet (30 juillet pour le « off »), 04 90 14 14 14, www.festival-avignon.com

Théâtre
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