Attac : Les alternatives en marche

À Toulouse, l’association a réuni les mouvements sociaux européens dans une gravité particulière, mais elle croit plus que jamais en la diffusion de ses solutions.

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Avec Trump et Macron au pouvoir, les dérives fascistes de gouvernements partout sur la planète, la criminalisation de l’aide aux migrants, l’élaboration d’accords commerciaux néolibéraux, etc., l’université d’été d’Attac aurait pu sombrer dans une morosité décourageante. Pourtant, les mouvements sociaux européens, réunis du 23 au 27 août à Toulouse à l’invitation de l’association altermondialiste, affichent une certaine sérénité. Et la conviction que les solutions – qu’ils imaginent pour certains depuis les années 1970 – n’ont jamais été aussi nombreuses et ancrées dans les territoires. « Ce sont des milliers et des milliers d’initiatives qui s’organisent partout dans le monde », assure Josette Combes, de la commission alternatives d’Attac et du réseau international Ripess. Mises bout à bout, ces initiatives dessinent une transition de plus en plus claire depuis une dizaine d’années.

Exemple sur le terrain économique : les monnaies locales complémentaires, qui permettent d’intensifier les échanges en circuit court, et donc de réduire l’empreinte carbone de la consommation, notamment. Elles connaissent un essor important ces dernières années. Au Pays basque, l’eusko atteint un volume en circulation équivalant à 600 000 euros, pour 3 000 utilisateurs. Depuis mars, c’est également une monnaie numérique, ce qui facilite considérablement sa diffusion, en particulier pour les commerçants, qui devaient jusqu’à aujourd’hui payer leurs fournisseurs avec des enveloppes bourrées d’euskos. Un défi technique et juridique pour les militants de cette monnaie, qui agissent en défricheurs pour les dizaines d’autres initiatives similaires partout en France.

La ville de Bayonne étudie la possibilité de payer une partie de ses subventions et rémunération d’élus en monnaie locale, ce qui pose encore d’importantes difficultés juridiques. Mais « les monnaies locales vont devenir normales, comme les Amap », s’enthousiasme Xebax Christy, coprésident d’Euskal Moneta, l’association promotrice de l’eusko.

Et ce n’est là qu’un exemple parmi d’autres, au sein d’une kyrielle d’alternatives : réseaux d’échanges de savoirs, coopératives d’activité et d’emploi, etc. L’économie sociale et solidaire (ESS) suit un développement continu, ce qui soulève des interrogations nouvelles. Depuis la loi « ESS » de 2014, qui fixe notamment un cadre légal à beaucoup d’initiatives, et le changement d’échelle de l’ESS, une crise de croissance se fait jour. Des « entrepreneurs sociaux », qui ne remettent pas en cause les fondements du capitalisme, tentent de capter la vitalité du secteur, à grand renfort de communication sur « l’utilité sociale ».

« Toutes les initiatives, depuis toujours, ont été récupérées pour faire du profit », rappelle Josette Combes. Les militants d’Attac alertent donc sur la nécessité de garder à l’esprit la dimension politique du projet – changer de système – et de ne pas se limiter à une exaltation des alternatives, qui peut s’avérer contre-productive. « Ne nous voilons pas la face : il y a toujours une nécessité de confrontation radicale », tranche Hervé Roussel, de la commission alternatives d’Attac.

Cette tension qui apparaît au sein de l’ESS est accentuée par la baisse continue et généralisée des subventions, qui contraint les acteurs du secteur à s’autofinancer. C’est là qu’interviennent depuis le début de l’année les « contrats d’impact social », qui permettent à des investisseurs privés de financer des activités sociales, moyennant des intérêts, ce qui conduit à une privatisation de fait. La menace est particulièrement aiguë dans le secteur de l’aide à la personne, qui représente un marché potentiellement gigantesque et attise bien des convoitises. « Une calamité » qui fait frémir Bérénice Dondeyne, coprésidente de l’Agence de développement de l’ESS en Occitanie (Adepes). Elle tient à alerter contre un risque de glissement : « Cela se passe de manière larvée. Ce que l’on voit notamment, dans nos réseaux, c’est l’adoption d’un langage entrepreneurial. Nous sommes en train de singer le système. » L’accent doit donc être mis, a contrario, sur la finance solidaire. L’épargne de tout un chacun est un levier de changement majeur. Et les initiatives, là aussi, sont nombreuses (La Nef, Les Cigales…).

L’heure est aussi à l’action concrète dans les campagnes d’interpellation des multinationales, pour faire cesser leurs mauvaises pratiques sociales ou environnementales. En ciblant nommément les grandes entreprises, très préoccupées par leur image, Les Amis de la Terre, Greenpeace, Attac ou d’autres ont obtenu des résultats significatifs ces derniers mois. Attac entend donc continuer à viser la plus riche d’entre elles, Apple, pour la forcer à se responsabiliser quant à la provenance des minerais qu’elle utilise pour fabriquer ses téléphones.

L’association Sherpa obtient également des résultats intéressants en combattant les multinationales sur le terrain juridique. La loi sur le « devoir de vigilance » des entreprises concernant les agissements de leurs sous-traitants, adoptée en début d’année, offre, de ce point de vue, un cadre lui permettant d’engager des poursuites. Une première bonne nouvelle, qui pourrait en amener d’autres. Des négociations ont en effet été engagées il y a trois ans à l’ONU, à l’initiative de l’Équateur et de l’Afrique du Sud, pour la rédaction d’une résolution contraignante pour les multinationales. Le rendez-vous est fixé à Genève, du 23 au 27 octobre, pour le prochain round de négociation.

Ces discussions font notamment figure d’alternative aux nombreux et très larges accords de libre-échange en discussion, lesquels confèrent un pouvoir considérable aux multinationales. Le mouvement altermondialiste, derrière Susan George, se félicite d’avoir contribué, « grâce à un travail d’éducation populaire », à les faire connaître et à s’y opposer.

Puisque l’opacité reste un frein majeur à la responsabilisation des entreprises, la protection des lanceurs d’alerte est également un levier important de changement. Les salariés, premiers informés des méfaits éventuels de leur entreprise, doivent pouvoir être en position de briser le silence. « 55 % des cadres se sentent en contradiction avec leurs convictions personnelles », pointe Sophie Binet, de l’Ugict-CGT, le syndicat des cadres et techniciens supérieurs, qui « travaille à définanciariser l’entreprise et le management ». Un début de réglementation juridique, encore peu satisfaisant, émerge en France et se prépare à l’échelle européenne, notamment grâce au lobbying d’ONG spécialisées dans la défense des lanceurs d’alerte (Whistleblowing International Network).

Tous ces chantiers en cours n’excluent pas la nécessité d’un changement dans la sphère politique. Sur ce terrain aussi les choses évoluent, et des difficultés nouvelles émergent. La gauche ayant gagné des scrutins importants, notamment en Grèce et en Espagne, elle n’échappe pas à un premier bilan de son action à l’épreuve du pouvoir. « De la parole aux actes, il y a manifestement une distance importante », souligne Éric Toussaint, du Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde (CADTM), évoquant notamment les difficultés de la majorité EELV-Parti de gauche-citoyens élue en 2014 à Grenoble, qui peine à appliquer son programme et déçoit sa base.

Des difficultés similaires existent en Espagne, où de nombreuses villes gagnées par des rassemblements de gauche et citoyens tentent de résister aux politiques d’austérité. « Une centaine de villes ont créé, après les élections de 2015 en Espagne, une coalition du changement », rapporte Éric Toussaint. Cela commence par un audit de la dette « illégitime et odieuse », dont les Espagnols ont déjà une expérience importante : une plateforme citoyenne met en ligne tous les budgets municipaux afin qu’ils soient examinés par le plus grand nombre, et les internautes peuvent poser des questions, auxquelles les militants s’efforcent de répondre. Le défi est de parvenir à faire de cette initiative un moment d’éducation populaire et de ne pas sombrer dans des expertises techniciennes. Cela suppose une mobilisation de la société civile, qui a tendance, justement, à faiblir depuis que la dette a été remplacée par d’autres priorités à l’agenda des mouvements sociaux, selon le témoignage de militants espagnols. « Il faut une dialectique pour mettre sous pression les amis ou anciens amis, afin que les promesses soient tenues, insiste Éric Toussaint. Les municipalités devraient se déclarer en cessation de paiement, de manière concertée, pour constituer un front et forcer le gouvernement à bouger. »

C’est aussi la conclusion du réseau municipaliste de la gauche espagnole, qui se garde de tout triomphalisme. « Le problème que nous avons, dans certaines villes, c’est que 100 % des activistes de la plateforme citoyenne d’audit sont aujourd’hui élus. Nous avons besoin de reconstruire les mouvements sociaux », raconte un militant espagnol à l’occasion d’un atelier sur les « villes rebelles ».

Les militants invités par Attac savent donc où ils vont, et tous s’accordent sur la nécessité de faire converger les mouvements européens, indépendamment des mouvements politiques. Brice Hernandez, militant catalan, insiste également sur un point crucial selon lui : « Il faut de la gaîté, du divertissement et de la joie dans nos luttes ! Car c’est quand on s’amuse que l’on gagne. »


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