Disparition : Françoise Héritier, grande anthropologue engagée à gauche

Professeure au Collège de France ayant succédé à son « maître » Claude Lévi-Strauss, Françoise Héritier fut l’une des premières intellectuelles à s’engager contre le sida ou en faveur du mariage pour tous. Elle vient de mourir à 84 ans.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Elle avait été très présente dans les médias ces dernières semaines à l’occasion de la parution de son livre Au gré des jours (éd. Odile Jacob), mais aussi du prix spécial du jury – exclusivement féminin – du Femina qui lui avait été décerné il y a quelques jours. La mort de Françoise Héritier, advenue le jour même de ses 84 ans, a donc grandement surpris. Elle était certes atteinte d’une maladie auto-immune qui la contraignait à se déplacer en fauteuil roulant et à un fort traitement à base de cortisone, mais paraissait à tout le moins extrêmement lucide et pleine de vie lors des récentes émissions où elle fut invitée.

Anthropologue spécialiste de l’Afrique, Françoise Héritier avait succédé à Claude Lévi-Strauss au Collège de France. Issue d’une famille de modestes fonctionnaires, née dans le département de la Loire, elle était montée à Paris en 1946, espérant devenir égyptologue, et commença à suivre des études d’histoire et de géographie.

À lire aussi >> Françoise Héritier : « L’injustice et la violence envers les femmes sont universelles »

C’est presque par hasard qu’elle assiste un jour à un séminaire de son futur « maître » Claude Lévi-Strauss à l’École pratique des hautes études, consacré à la chasse aux aigles chez les Hidatsa, une tribu d’Indiens du Dakota (États-Unis). Elle en ressort éblouie et dira plus tard que ce cours aura été pour elle une véritable « révélation ». Elle s’oriente dès lors vers l’anthropologie sociale.

Féministe et révulsée par les discriminations

Elle passe ensuite cinq ans en diverses missions en Afrique, de 1958 à 1963, d’abord en Haute-Volta (aujourd’hui Burkina Faso), pour étudier l’ethnie samo, puis les Dogons au Mali. Elle entre au CNRS en 1967 et poursuit ses travaux de recherche en tant que directrice d’études à l’EHESS. Comme Claude Lévi-Strauss, elle se spécialise sur le fonctionnement des systèmes de parenté et d’alliance, travaux pour lesquels elle reçoit la médaille d’argent du CNRS en 1978.

Elle entre au Collège de France en 1982, non sans noter quelque condescendance de la part de certains de ses collègues, tous des hommes, puisqu’elle n’y est que la deuxième professeure élue après l’helléniste Jacqueline de Romilly.

Elle est surtout une femme très engagée, même si peu portée sur le militantisme actif. Féministe et révulsée par les discriminations, elle est l’une des premières intellectuelles à prendre position en faveur de la lutte contre le sida, devenant en 1989 la première présidente du Conseil national du sida, à sa création par le président François Mitterrand. Elle y reste jusqu’en 1995.

Ses ouvrages les plus célèbres sont Masculin, féminin (2 vol., 1996-2002) et De la violence. Elle connaît un succès de librairie avec Le Goût du sel en 2012, qui traite de sa propre enfance. Ayant toujours pris position en faveur du mariage pour tous et de la PMA, elle était une grande intellectuelle de gauche qui manquera assurément au débat public. Elle rappelait fréquemment que la « parenté n’est qu’une construction idéologique », car « rien de ce que nous faisons ou pensons, systèmes de vie, d’attitude et de comportement, n’est issu directement de lois naturelles »


Haut de page

Voir aussi

Articles récents