La Catalogne fait émerger la question républicaine

L'aventure indépendantiste catalane, particulièrement mal pensée, a toutefois le mérite de poser à nouveau la question de la perspective républicaine pour l’Espagne.

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La construction européenne favorise les régions dans le dessein de dissoudre progressivement l’État-nation. Celui-ci reste jusqu’à preuve du contraire le cadre d’expression de la souveraineté populaire et de l’organisation de la protection sociale. Il est à abattre pour ceux qui se paient de mots avec les introuvables concepts de souveraineté européenne et d’Europe sociale.

Ce repère commode a volé en éclats avec la question de l’indépendance de la Catalogne. Les instances européennes n’ont pas apporté de soutien à la déclaration d’indépendance alors que les Catalans espéraient au moins le témoignage d’actes de sympathie. Grande fut la désillusion, à la mesure du sentiment d’abandon ressenti.

La Catalogne s’est heurtée à des données politiques sous-estimées, mais pourtant largement prévisibles. En accédant à l’indépendance, la Catalogne cessait d’être une région pour devenir un État-nation de plus. L’Union européenne n’a pas de dogme qui soit supérieur à celui de la préservation des intérêts des oligarchies et des firmes transnationales, optimisation fiscale comprise. Cette Europe des marchés sait à l’occasion faire preuve d’autoritarisme dans la logique de l’ordo-libéralisme austéritaire, du nom de ce courant de pensée libéral selon lequel la mission économique première de l'État est de garantir un cadre normatif permettant la concurrence libre et non faussée entre les entreprises et régi par la règle d’or de l’austérité. Pour y parvenir, la tendance bonapartiste est actionnée, accentuée dans le cas espagnol par des relents de franquisme jamais évacués. Un bonapartisme qui ne saurait être assimilé avec ce qu’il est coutume d’appeler, pour le caricaturer et le dévaloriser, jacobinisme. L’Europe supranationale est seulement soluble dans le marché. Sa préoccupation ne réside pas dans l’internationalisme ou la recherche de l’amitié entre les peuples. L’Espagne post-franquiste s’est trouvée être à la fois le bras armé et le rempart de l’Europe austéritaire.

Pour autant, cette aventure indépendantiste catalane s’est révélée particulièrement mal fagotée et mal pensée. Elle a été affectée dès le départ d’une sévère hémiplégie pour avoir négligé des pans entiers du « peuple » de Catalogne. Elle pourra cependant avoir un mérite. C’est celui de poser à nouveau la question de la perspective républicaine pour l’Espagne. La perspective républicaine passe en préalable par la réhabilitation de la IIe République espagnole de 1931 à 1939, terrassée par le coup d’État militaire de Franco de 1936 et la guerre civile qui s’ensuivit.

À la mort de Franco, la transition démocratique s’est réalisée par un compromis particulièrement contestable. Le retour à la démocratie s’est fait au prix de concessions à l’égard de la réalité historique. Grosso modo, le franquisme ne serait pas considéré comme un régime totalitaire, mais comme une simple parenthèse autoritaire. Celle-ci se serait en partie justifiée par le caractère clivant et condamnable de la IIe République espagnole qui aurait fait preuve d’excès de zèle dans sa volonté de démocratisation et de justice sociale. Autrement dit, dans son projet de renversement de l’ancien monde féodal, clérical, militariste et oligarchique.

Cette analyse a la peau dure. Elle survit dans les mentalités et les pratiques. En témoignent les forts relents de franquisme présents dans la réaction brutale et disproportionnée du gouvernement Rajoy. En témoignent les réactions surréalistes provoquées par le projet d’utilisation, sur le maillot de l’équipe espagnole de football en vue de la prochaine Coupe du monde, d’un peu de couleur violette, accusée de rappeler la IIe République.

La réconciliation s’est réalisée de manière tronquée, car ne reposant pas sur une réelle volonté de rechercher la vérité historique. Il y a à cet effet urgence à redonner sens à la question républicaine en Espagne. C’est une des conditions pour retrouver des repères collectifs au pays. Car il n’y a pas de solution viable, ni dans un raidissement autoritaire, nécessairement connoté post-franquiste, ni dans une fuite en avant indépendantiste, forcément entachée d’un égoïsme économique d’un territoire ne pouvant nullement se qualifier de délaissé ou d’exploité. La solution passe par une république articulant le vote d’une loi commune à tous et l’octroi d’espaces de délibération locaux. En somme, une république véritablement jacobine garantissant dans un même élan le respect de la loi résultant de la souveraineté populaire et la possibilité de résistance à l’oppression dès lors que les droits du peuple sont violés. Pour reprendre les propos de Saint-Just, « dans la monarchie, les mesures du territoire sont marquées essentiellement par des autorités ; dans la république, les divisions n’appartiennent qu’aux suffrages ».


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