Jean d’Ormesson, mortel parmi les immortels

L’académicien est décédé cette nuit d’une crise cardiaque, à l’âge de 92 ans.

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Jean d’Ormesson aura donc connu la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade de son vivant deux ans durant. En 2015, sur papier bible, il rejoignait le club très fermé des auteurs à vivre cette consécration à valeur patrimoniale, comme Gide avant lui, Ionesco, Gracq, Saint-John Perse, Sarraute, Jacottet ou Yourcenar (Céline, lui, l’avait loupé de six mois).

Yourcenar, justement, c’est Jean d’Ormesson qui l’avait fait entrer à l’Académie française (où elle fut la première femme), en 1980, malgré l’opposition de plusieurs académiciens, hostiles à l’intrusion d’une femme sous la Coupole. Lui y avait été accepté, en presque fringant jeune homme, en 1973, à 48 ans, au fauteuil de Jules Romain. Il a alors seulement six ouvrages à son actif. Fils d’un diplomate à particule et d’une mère aux origines aristocratiques, né en 1925 à Paris, normalien, agrégé de philosophie, Jean d’Ormesson était entré à l’Unesco, en 1950, assistant de Jacques Rueff au Conseil international de la philosophie et des sciences humaines. Dans la foulée, avec Roger Caillois, il crée la revue de sciences humaines Diogène.

En 1956, il publie son premier roman, chez Julliard, L’amour est un plaisir. Il est remarqué, et aussitôt oublié après les échecs de ses romans suivants, Du côté de chez Jean et Un amour pour rien. Le succès littéraire, il le connaît chez Gallimard avec _La Gloire de l’empire _en 1971, couronné par le Grand Prix du roman de l’Académie française. Dès lors, le succès en librairie lui collera aux bottes.

Trois ans plus tard, en 1974, après avoir commencé dans le journalisme par des articles people pour Paris Match, il prend la direction du Figaro. Il reste à ce poste trois années, signant des éditos corrosifs et polémiques. Même après avoir quitté la direction du quotidien, il restera fidèle à son journal, frayant avec les grands de ce monde. Au reste, s’il n’aimait « pas la politique, mais plutôt le spectacle de la politique », il avait un certain goût pour côtoyer les présidents de la République, de Giscard d’Estaing à Chirac et Sarkozy, voire Mitterrand, qu’il a longtemps combattu avant de se rapprocher de lui. C’est assurément avec une certaine jubilation qu’il a endossé le rôle de Mitterrand au cinéma, en 2012, dans la comédie Les Saveurs du palais, aux côtés de Catherine Frot.

Incarnation d’une certaine France (mondaine), lyrique droitier, profondément conservateur, gaulliste, d’Ormesson se distingue surtout par sa faconde, son art de la conversation, sa jovialité, son sourire facétieux, son visage solaire, des yeux bleus rieurs et pétillants. Avec la volonté indécrottable de plaire (notamment aux femmes), persuadé de son talent d’orateur, quitte à cabotiner, avec Chateaubriand et la Bible pour livres de référence. Des livres qu’il n’a aussi cessé d’écrire (Dieu, sa vie, son œuvre ; Voyez comme on danse ; C’est une chose étrange à la fin que le monde ; Un jour je m’en irai sans avoir tout dit), une quarantaine environ, toujours avec succès – en attendant le dernier, prévu en 2018, au titre moqueur, Et moi je vis toujours.

C’est le paradoxe de Jean d’Ormesson : l’aristo s’est affirmé au fil des années comme une réelle figure populaire. Pas de hasard s’il a été l’auteur le plus invité sur « Apostrophes », s’il était de tous les plateaux. Et pourtant (a contrario de l’avalanche d’hommages), avec un style ultra-classique, désuet, parfois ampoulé, sans véritable inventivité, d’Ormesson savait lui-même que sa littérature ne valait pas tripette.


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