Une France hérissée de pics

L’actuel Président ne rudoie pas comme Sarkozy. Il n’éructe pas comme Valls. Macron a la répression « douce » aux oreilles du téléspectateur. Mais sur le terrain, c’est autre chose.

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Les agents de l’État peuvent-ils se conduire comme des voyous ? Le peuvent-ils au prétexte même de faire respecter la « loi » ? Il y a une quinzaine d’années, un préfet avait eu quelques ennuis pour avoir fait incendier des cabanons installés illégalement sur une plage corse. Disons que sa rage d’en imposer à des petits commerçants sans patente s’était manifestée de façon assez sotte, sinon criminelle. Mais que dire des gendarmes qui, aujourd’hui, arrachent les couvertures des migrants de Calais ou lacèrent les tentes des pauvres bougres qui s’entassent dans le quartier de la Chapelle à Paris ? Ou encore de ceux qui aspergent de gaz poivre ces jeunes réfugiés pendant leur sommeil, comme cela fut dénoncé cet été par Human Rights Watch ?

Je n’ai évidemment aucune envie de disculper les auteurs directs de ces actes. Mais, pour autant, on ne peut ignorer qu’ils agissent sur ordre. Ordre du ministre de l’Intérieur, assurément. Ordre de l’Élysée, sans doute. Qu’importe la précision des consignes. Il est probable qu’elles restent assez vagues dans la définition du mode opératoire. Il suffit qu’elles disent l’essentiel : tout faire pour pourrir la vie de ces pauvres gens, les livrer aux intempéries, aggraver leurs souffrances jusqu’à les contraindre à rejoindre des centres d’hébergement où la répression administrative pourra désormais prendre le relais. Car ces actes barbares, comme la traque de ces voyageurs à l’agonie repoussés sur les sentiers enneigés des Alpes, sont l’extrémité d’une politique.

Cette politique, nous en connaissons maintenant les replis les plus inavouables. Un décret récent a par exemple transformé les centres d’hébergement d’urgence en véritables traquenards. Là où il n’était question que de donner le gîte à des êtres en perdition, la police peut aujourd’hui faire irruption à tout instant. Si bien que la chasse aux migrants ne connaît plus ni trêve ni refuge. Au Moyen Âge, au moins, les églises jouaient ce rôle salvateur. Le Hugo de Notre-Dame de Paris notait que « toute justice humaine expirait au seuil » de la cathédrale. Les pires repris de justice pouvaient y trouver asile. Plus rien de tel n’existe à présent. Pas même pour des jeunes gens qui, eux, sont les victimes d’un monde de plus ne plus inégalitaire.

Une certaine circulaire du 12 décembre vient de porter le coup de grâce à ces derniers lieux réputés à peu près inviolables. On parle – bien improprement d’ailleurs – de « guerre au terrorisme ». On pourrait parler d’une guerre sans merci aux migrants. Au mois d’avril, l’arsenal juridique risque encore de s’enrichir d’une nouvelle loi permettant d’enfermer sans autre forme de procès dans des centres de rétention qui débordent déjà. Au vrai, le gouvernement veut faire du chiffre. On expulsera plus cette année que l’année précédente et moins que l’année prochaine. Le tout s’appuie sur une doctrine infiniment discutable : la distinction qu’Emmanuel Macron a plusieurs fois réaffirmée entre « réfugiés » et « migrants économiques ». Les premiers, qui fuient la guerre, auraient quelque chance d’être accueillis ; les seconds, qui ne sont que des « crève-la-faim », sont condamnés à être chassés hors de nos frontières.

Comme si la famine et la grande misère étaient des phénomènes naturels. Et comme si ces migrants étaient coupables du mal qui les accable. De l’avis de tous les spécialistes, et de tous les militants associatifs qui luttent pour remettre un peu d’humanité au milieu de cette déchéance morale, la politique de MM. Macron et Collomb est la pire que l’on ait vue dans notre pays. On en viendrait presque – sur ce chapitre au moins – à regretter Sarkozy ! Mais voilà ! À la différence du prédécesseur de son prédécesseur, l’actuel Président n’a pas le verbe haut. Il parle à mi-voix. Comme dimanche sur France 2, son discours suinte d’un robinet d’eau tiède. Son ton est celui de la confidence. On se dit que cet homme-là ne peut pas être violent. Il ne rudoie pas comme Sarkozy. Il n’éructe pas comme Valls. Macron a la répression « douce » aux oreilles du téléspectateur. Mais sur le terrain, c’est autre chose.

On aurait tort de croire qu’il s’agit seulement du sort de Soudanais, d’Érythréens, d’Afghans, ou de Syriens… « France, d’abord », comme dirait Donald Trump. C’est toute une société qui se dessine sous nos yeux. La nôtre. Il est question plus loin dans ce numéro de « la ville hostile ». Cette façon que des grandes entreprises, certaines municipalités, et – hélas – l’État, ont de rendre la vie plus dure aux pauvres (voir ici). Ces bancs supprimés. Ces lieux publics hérissés de pics. C’est la France des inégalités. Celle d’Emmanuel Macron. Mais comme un avatar de la lutte des classes, une autre résiste, minoritaire, presque clandestine. C’est celle des guides de haute montagne qui viennent au secours des migrants, celle des associations, celle des consciences. Celle qui regarde la réalité en face, quand l’État et ceux qui l’incarnent aujourd’hui tentent de la rendre invisible.


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