Edward Said, les armes de l’amour et de l’exil

Essayiste et romancière, Dominique Eddé a eu une longue relation avec le grand intellectuel américano-palestinien. Dix ans après sa disparition, elle livre un portrait intime de l’homme et du « roman de sa pensée ».

Olivier Doubre  • 17 janvier 2018 abonné·es
Edward Said, les armes de l’amour et de l’exil
© photo : AFP

Au mitan des années 1990, l’intellectuel pakistanais Eqbal Ahmad, militant pacifiste de gauche engagé aux côtés des mouvements de libération tiers-mondistes, donne une interview au Herald Tribune. En 1992, son grand ami Edward Said lui avait dédié l’un de ses livres majeurs, Culture et impérialisme, considéré comme la suite de son maître ouvrage, L’Orientalisme. Dans cet entretien, Ahmad soutient les positions de Said sur le conflit israélo-palestinien, à propos duquel celui-ci s’était engagé depuis la guerre des Six-Jours de 1967, devenant membre du Conseil national palestinien, mais il déclare que ces positions ne pourront « malheureusement pas changer le cours des événements ».

L’entretien met en rage Edward Said, qui appelle immédiatement Dominique Eddé, son amie française d’origine libanaise avec qui il entretient une passion tumultueuse par intermittence : « Comment a-t-il pu me trahir ainsi ? », lui demande-t-il. Son interlocutrice réplique, « interdite » : « En quoi te trahit-il ? » Said lui répond avec force : « Qu’est-ce que cela signifie ? Pourquoi dire que mes positions ne peuvent rien changer à la situation ? » Dominique Eddé ne met pas longtemps à lui faire comprendre « l’inanité de sa réaction, d’autant que son affection pour Eqbal était très grande ». Mais elle n’en reste pas moins étonnée par « la violence de sa réaction à l’idée qu’il ne pouvait pas influer sur le cours de cette histoire ». Et la romancière d’ajouter : « À vrai dire, Said n’a pas changé le cours du conflit palestinien, mais il a changé quelque chose. Il a changé le regard à une échelle considérable. […] Il rêvait, je le comprends mieux aujourd’hui, que cette chose-là soit dite par l’un de ses meilleurs amis. »

L’anecdote montre la grande sensibilité d’Edward Said, spécialiste de littérature comparée, entré en militantisme en faveur des Palestiniens, ce peuple dont il est issu mais qu’il connaît assez lointainement puisque, né à Jérusalem, il émigre aux États-Unis à l’âge de 16 ans. Il ne cessera d’ailleurs de souligner sa double appartenance, mêlant son origine arabe (son père était un homme d’affaires palestinien fier d’avoir obtenu la nationalité états-unienne) à son éducation à l’occidentale dans les meilleures universités américaines, Harvard en tête. Mais la colère de Said vis-à-vis d’Eqbal Ahmad trahit surtout la fragilité de l’auteur de L’Orientalisme, un ouvrage traduit dans de nombreuses langues et qui ouvrit le champ de recherche aujourd’hui majeur (notamment outre-Atlantique) des post-colonial studies.

Ce livre central, que la France mettra beaucoup de temps à accueillir, et auquel elle a toujours du mal à offrir une réception digne de son importance, est d’abord une entreprise « titanesque ». Dominique Eddé la salue ainsi : « Elle consiste à secouer des siècles de préjugés, de fantasmes et de clichés véhiculés par l’Occident sur l’Orient. » Mais c’est aussi et d’abord « un coup de maître et de massue qui marque un tournant, bien au-delà des études universitaires, dans l’approche occidentale de l’Orient ; autrement dit, dans l’abus de pouvoir et de domination d’une culture, autoproclamée supérieure, sur une autre. » Ce qui explique pourquoi, « tout comme le mot “négritude” est devenu indissociable de Césaire, le mot “orientalisme” l’est désormais de Said ».

Le livre de Dominique Eddé donne ainsi à voir un Said très personnel, quasi intime – du fait de leur relation amoureuse étendue sur de longues années – et fragile, dans ses convictions, ses engagements et l’effort de construction de ses très nombreuses œuvres, la plupart théoriques, au-delà de celles plus autobiographiques. C’est d’abord l’histoire d’une rencontre, que leurs parcours respectifs expliquent et renforcent : « L’influence impériale anglo-américaine sur la branche familiale d’Edward, coloniale française sur la mienne, a sans doute contribué à la tournure de nos engagements politiques et à notre extrême complicité. » Une rencontre que l’auteure ne nommera véritablement « amour » qu’en toute fin de volume, lorsqu’elle évoque la mort d’Edward Said en septembre 2003, « l’année où l’on ne se voyait plus » : « Nous ne l’avons pas sacrifié, l’amour, mais nous avons connu le terrible avant-goût de le perdre… »

Cependant, plutôt que leur histoire personnelle (« notre relation – vécue en deux temps – n’est pas le sujet de ce livre ; je n’en ferai pas non plus abstraction »), Dominique Eddé préfère présenter l’intellectuel. En particulier ce qu’elle appelle (en sous-titre de l’ouvrage) « le roman de sa pensée », soulignant déjà combien la littérature et l’engagement théorique d’Edward Said sont difficilement dissociables chez ce professeur de l’université new-yorkaise de Columbia. C’est-à-dire les rapports « entre le vécu et l’idée », entre « l’imaginaire et l’essai », « l’atavisme et la révolte ».

En somme, Said n’aura de cesse de travailler, dès L’Orientalisme (sous-titré « L’Orient créé par l’Occident »), « sur les pouvoirs d’infiltration de l’impérialisme dans les imaginaires ». D’où son attention aux œuvres littéraires et aux productions des orientalistes, en particulier celles des auteurs des puissances impériales, France et Angleterre en tête, qu’il admire malgré tout : Hugo, Engels, Camus, ou son maître, Joseph Conrad, exilé comme lui, auquel il consacra sa thèse.

Cette admiration pour des auteurs qu’il se plaisait à « déconstruire », pour reprendre le mot de Derrida, philosophe avec lequel Edward Said entretint un dialogue théorique fécond, tout en restant distancié, est un autre signe de sa culture plurielle, tendant en fait vers la recherche de l’universel. Une culture critique et immense qui en fait aussi une voix dissonante au sein de l’élite palestinienne, dont il dénonça très souvent la corruption et, surtout, qu’il mit en garde contre tout penchant d’antisémitisme. Il fustigea ainsi à de nombreuses reprises les velléités négationnistes transpirant parfois dans le monde arabe : « Reconnaître l’histoire de l’Holocauste et la folie du génocide contre le peuple juif nous rend crédibles pour ce qui est de notre propre histoire. » Ce qui lui fit expliquer, devant des étudiants palestiniens de l’université de Beir Zeit, comment « l’antisémitisme et le racisme anti-arabe vont de pair » car, soulignait-il, « les racines de l’orientalisme sont les mêmes que celles de l’antisémitisme ».

Des positions radicales rares parmi les Palestiniens, qui expliquent sans doute pourquoi le grand quotidien israélien de gauche Haaretz titra, avec ironie et provocation, au lendemain de sa disparition : « La mort du dernier intellectuel juif ». Une reconnaissance dont il ne rougirait sans doute pas, et que rappelle avec fierté Dominique Eddé dans ce livre ô combien émouvant.

Edward Said, le roman de sa pensée Dominique Eddé, La Fabrique, 238 p., 15 euros.

Idées
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