Jacques Testart : « Transhumanisme et climat : les deux faces de la catastrophe à venir »

Comment faire avancer les questions de bioéthique dans une démocratie ? L’analyse de Jacques Testart, alors que s’ouvrent les États généraux de la bioéthique.

PMA, GPA, intelligence artificielle, consentement des malades, fin de vie, traitement des maladies neuro-dégénératives… Le 18 janvier, le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) ouvre les États généraux de la bioéthique. Les espaces éthiques régionaux, qui dépendent des Agences régionales de santé (ARS), entendent consulter le grand public sur différentes questions bioéthiques pendant un semestre. Un panel citoyen pourrait être constitué avant l’été, en parallèle de quoi des juristes, des associations, des scientifiques et des personnalités religieuses seront consultés. L’enjeu : réactualiser les lois de bioéthique révisées en 2011, comme la tâche en incombe tous les sept ans au comité. Un projet de loi devrait être discuté à l’automne en vue d’une adoption des nouveaux textes début 2019.

Dans une tribune parue dans Le Monde (5 janvier), Jacques Testart s’inquiète du fonctionnement démocratique de ces États généraux. La méthode employée ne privilégie-t-elle pas les académies scientifiques et une recherche peu critiques sur la notion de progrès ?

En matière de bioéthique, faut-il repousser sans cesse les limites ou poser des garde-fous ?

Jacques Testart : Les deux démarches ne sont pas contradictoires. La question est plutôt celle de la méthode : faut-il avancer par petits pas vers toujours plus de libéralisme ou émettre des principes auxquels se tenir ? Et comment faire, au cœur d’un tel système, pour avancer des propositions ?

Pourquoi critiquez-vous la méthode des petits pas ?

Prenons le tri des embryons. Les dernières avancées de la recherche nous entraînent vers une forme d’eugénisme [1]. En novembre 2016, est paru dans la revue Nature un article démontrant la possibilité de fabriquer des gamètes en grand nombre grâce à des cellules de la peau. Certes, c’était chez la souris, mais ce sera bientôt possible chez la vache, puis chez l’homme. C’est révolutionnaire d’un point de vue scientifique. J’ai appris à l’école qu’il existait deux lignées cellulaires hermétiques : les cellules reproductrices et les cellules somatiques. Voilà que des équipes japonaises et coréennes nous montrent qu’on peut passer de l’une à l’autre.

Cela peut être d’une utilité fantastique pour réaliser des greffes, par exemple. Mais c’est aussi terriblement dangereux : non seulement les chercheurs ont fabriqué des gamètes, mais les ovules et les spermatozoïdes ont été fécondés, des embryons ont été transplantés, de vraies souris sont nées, lesquelles ont été capables de se reproduire… Le rendement était très mauvais, comme au début du clonage, mais la faisabilité de la méthode a été démontrée.

Qu’est-ce que cela implique ?

Tous les discours sur la limitation de la sélection des embryons vont sonner comme dépassés. La fécondation in vitro (FIV) imposait des limites de fait, parce que c’est une épreuve pénible. À partir du moment où l’on pourra produire des embryons à partir d’un petit prélèvement de peau, on pourra en fabriquer potentiellement des milliers. Et sans souffrir la FIV. Or, face à cette information qui ouvre des perspectives révolutionnaires et dangereuses, personne ne réagit.

Les perspectives thérapeutiques peuvent venir masquer les dérives. Quel est le principal danger ?

Nous allons accélérer le processus darwiniste de sélection naturelle en sélectionnant les embryons jugés les « meilleurs ». Cela, associé au séquençage génomique et aux techniques informatiques, permettra de fabriquer mille descendants potentiels d’un couple, d’en jeter 999 et de ne garder que celui qu’on considère comme répondant à un projet. Ce projet peut être noble, comme éviter des maladies, mais participe au transhumanisme. Il ne faut pas rester nuancé vis-à-vis du transhumanisme aujourd’hui, mais assumer d’être apocalyptique. Le climat et le transhumanisme sont vraiment les deux faces de la catastrophe qui nous guette [2].

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