Gilles Kneusé, le théâtre au scalpel

Ce chirurgien devenu acteur publie Par cœur, un récit personnel autour de Minetti, une pièce de Thomas Bernhard dans laquelle il a joué. Une remarquable réflexion sur le monde de la scène.

J e n’ai pas toujours pratiqué la médecine, cette merde. » Cinglante, la formule est de Céline, dans le prologue de Mort à crédit. Ce n’est pas tant un dégoût qui s’exprime chez le narrateur à ce moment-là qu’une défaite intime face à la fin de sa vieille bignolle, sa concierge, que lui, médecin, n’a pas réussi à sauver, écœuré alors par sa lutte âpre avec la Faucheuse. Pour Gilles Kneusé, d’abord chirurgien, puis généraliste, avant de tourner la page pour la scène, « cela reste un beau métier, mais aussi un geste difficile au quotidien, entre la chair et le couteau. On est tous les jours avec son bistouri pour éventrer. Et quand on est médecin, on le reste toujours plus ou moins, même si l’on exerce un autre métier. C’est peut-être particulier à la profession. » De fait, « la médecine est une amie fidèle et coriace », écrit-il, dans son premier récit, publié aujourd’hui, Par cœur.

Un récit articulé autour d’un soir de 2009, lors de la première de Minetti, de Thomas Bernhard, dans laquelle le metteur en scène, André Engel, lui avait donné un rôle. La pièce, rédigée en 1977, est un hommage à Bernhard Minetti, le seul comédien, selon le dramaturge autrichien, apte à jouer son théâtre. Sur scène, un vieil acteur qui prétend avoir rendez-vous avec un directeur de salle pour jouer le Roi Lear, rôle qu’il répète à l’envi et à part soi depuis trente ans. On y retrouve tout le comique atrabilaire de Bernhard, son goût pour l’exagération, ses principes à l’emporte-pièce, son regard aiguisé, acerbe, son pessimisme rehaussé de touches de désespoir. C’est un soir de Saint-Sylvestre dans un vieil hôtel d’Ostende où vont seulement débouler une femme accrochée au champagne, une minette espérant son amoureux, un bagagiste, des fêtards embourbés dans l’alcool, un nain costumé et le portier de l’hôtel, son registre à la main.

À Gilles Kneusé de jouer le portier face à ce qu’on appelle un « monstre sacré » du théâtre (et du cinéma), engoncé dans la folie de son personnage et embourbé dans les troubles de sa mémoire, trébuchant sur le texte. À lire Minetti, il y a de quoi, « avec ses retours à la ligne en milieu de phrase et sa ponctuation particulière, observe, avec sa voix grave et chaleureuse, Gilles Kneusé, un sourire sur la frange du regard. On sait que Thomas Bernhard n’aimait pas les comédiens. Cette pièce en est un exemple. C’est comme s’il leur mettait des bâtons dans les roues, des embûches. Il casse systématiquement ses phrases. À mémoriser, il n’y a pas pire. Pour les comédiens, c’est une chienlit ! ».

Kneusé ne fera pas seulement le portier mais aussi le souffleur. C’est le fil rouge de Par cœur (et ce qui justifie son titre), sans que jamais ne soient nommés le fameux acteur ni le metteur en scène. Texte sur la mémoire, une mémoire qui fonctionne par associations, une odeur, une musique, autant d’associations qui vont culbuter le passé dans le présent, et inversement. Le récit de Gilles Kneusé contient plusieurs textes dans le texte. Celui de ce comédien âgé, butant sur les mots, sur les gestes, déroutant la mise en scène et ses partenaires ; celui du narrateur, agençant un discours entre son propre rôle, celui de souffleur par nécessité et son expérience de médecin chirurgien. Il y ajoute encore ses réflexions sur le théâtre.

Il reste 63% de l'article à lire.

   Pour lire la suite de cet article, identifiez-vous ou créez un compte :

Article réservé

Pour lire cet article :

Je choisis un pack
Achetez un pack de crédits
pour accéder à cet article.
Consultez nos offres d’abonnement,
à partir de 8€/mois.
Déjà abonné(e) ?
Identifiez-vous.

Vous pouvez aussi acheter le journal contenant cet article ici

Haut de page

Voir aussi

Le mythe du renouveau macronien dans les eaux troubles de la « raison d’Etat »

Tribunes accès libre
par ,

 lire   partager

Articles récents