Marielle Franco, l’exécution qui révolte le Brésil

Énorme vague de colère et d’émotion au Forum social mondial de Salvador, et dans tout le Brésil, à la suite de l’assassinat de la jeune femme noire, brillante et très active conseillère municipale de gauche à Rio.

Patrick Piro  • 15 mars 2018
Partager :
Marielle Franco, l’exécution qui révolte le Brésil
© Photo : Patrick Piro.

Le choc. Les larmes. La colère, la rage. Noire. Ce jeudi 15 mars, le Forum social mondial (FSM) de Salvador s’est arrêté pour sortir dans la rue crier sa révolte devant un crime dont personne ne doute qu’il s’agisse d’une exécution, « raciste, un féminicide contre une favelada », comme sont désignées les habitantes des favelas.

La nuit précédente, Marielle Franco est morte à Rio, assassinée dans sa voiture, ainsi que son chauffeur, par une dizaine de tirs venus d’un véhicule voisin, au sortir d’un débat sur les jeunes femmes noires qui font avancer la société brésilienne. Elle avait 38 ans, elle était noire, dotée d’une énergie débordante, l’une de ces femmes politique montante de la gauche brésilienne, engagée depuis longtemps dans la lutte contre les violences policières qui touchent régulièrement les plus pauvres des périphéries urbaines.

Sociologue et conseillère municipale du PSOL (un Parti de gauche à la brésilienne), elle s’était impliquée avec courage pour dénoncer de récents agissements à caractère criminel perpétrés par les forces de l’ordre, alors que Rio est depuis un mois sous la coupe d’une intervention décrétée par l’échelon fédéral brésilien pour endiguer une vague de violence liée aux trafics.

Au FSM, le PSOL avait prévu une table ronde sur l’avenir de la gauche au Brésil, animée par Guilherme Boulos, meneur du fort Mouvement national des sans-toits, et récemment adoubé par le parti comme candidat à la présidentielle brésilienne en octobre prochain, en tandem avec Sônia Guajajara, très charismatique leader indigène. « Nous n’aurons de cesse que soient identifiés les tueurs, et surtout les commanditaires ! », ont-ils lancé avant de s’envoler pour participer à une grande marche de protestation à Rio.

Le débat s’est transformé spontanément en un puissant hommage et en appel à la mobilisation. « Marielle, nous n’allons pas nous taire, et serons des millions ! », lance une des multiples pancartes bricolées à la hâte dans la nuit. Leninha se dresse : « Demain, c’est peut-être moi qui ne me réveillerai pas ! » C’est un flot continu de dénonciations portées par l’écœurement et la révolte. « Marielle, il n’y aura pas une seule minute de silence. Criez, hurlez avec moi ! » Les femmes noires se succèdent au micro. Gleisi Hoffmann, présidente du Parti des travailleurs (PT) appelle à l’unité de la gauche pour condamner le crime. En dépit de la profonde émotion qui traverse les participants au forum, une jeune femme se dresse, hors d’elle. « Encore une Blanche qui parle à notre place ! »

C’est un Brésil au bord de la fracture sociale et raciale qui frémit de fureur après la « mise à mort » de Marielle, et alors que le pays vit depuis un an et demi une régression sociale sans précédent suite au « coup d’État » institutionnel qui a démis la présidente Dilma Rousseff (PT) en août 2016, au profit de Michel Temer (droite).

Monde
Temps de lecture : 3 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

« Les centres de détention libyens sont, par définition, des camps de concentration »
Entretien 10 juillet 2026 abonné·es

« Les centres de détention libyens sont, par définition, des camps de concentration »

David Yambio, fondateur de Refugees in Libya se dit « hanté » par le silence des Européens après que les députés européens ont adopté le règlement « Retour ». Il explique qu’en Libye, les politiques de l’Union européenne retiennent des milliers de personnes prisonnières et les condamnent à mort.
Par Pauline Migevant
Guyane : la guerre à l’orpaillage illégal est déclarée
Enquête 9 juillet 2026 abonné·es

Guyane : la guerre à l’orpaillage illégal est déclarée

À la frontière avec le Brésil, les habitants de Camopi vivent depuis des décennies sous l’emprise des chercheurs d’or clandestins. Alors que l’État revendique des opérations militaires régulières, les autorités coutumières dénoncent une protection insuffisante.
Par Tristan Dereuddre
Ghassan Abu Sittah : « Nous soignons aujourd’hui des enfants de trois guerres différentes »
Entretien 7 juillet 2026 abonné·es

Ghassan Abu Sittah : « Nous soignons aujourd’hui des enfants de trois guerres différentes »

Depuis le début de la guerre entre le Hezbollah et Israël en mars, 4 319 Libanais ont été tués et 12 000 blessés. Le chirurgien britannique Ghassan Abu Sittah, d’origine palestinienne, revient sur les conséquences de la guerre au Liban et dresse un parallèle avec l’enclave de Gaza.
Par Hugo Lautissier
« Mal élu, Keir Starmer n’a fait qu’une politique de droite agressive »
Entretien 29 juin 2026 abonné·es

« Mal élu, Keir Starmer n’a fait qu’une politique de droite agressive »

Thierry Labica, enseignant au département d’études anglophones de l’université de Nanterre, revient sur les causes de la démission du Premier ministre britannique, ses promesses trahies, sa grande impopularité, son action au sein du Labour pour chasser toute son aile gauche. Et dresse le portrait ambigu du travailliste Andy Burnham, son probable successeur.
Par Olivier Doubre