Erri De Luca : « Porter secours n’est pas un choix mais un devoir »

Selon Erri De Luca, quand la fraternité est illégale, il faut désobéir. L’écrivain italien a lancé un appel en soutien aux « trois de Briançon », une Italienne et deux Suisses qui encourent dix ans de prison pour avoir aidé des migrants à passer la frontière.

L’écrivain italien Erri de Luca était à Paris pour la parution d’Une tête de nuage (Gallimard), roman laïque et spirituel sur deux parents, Miriàm et Iosèf, qui s’apprêtent à élever l’enfant qu’elle porte, Jésus. L’auteur de Le contraire de un, Montedidio, Au nom de la mère, ou La Parole contraire, relaxé en octobre 2015 des accusations d’incitation au sabotage qui pesaient contre lui du fait de ses propos contre le projet de ligne à grande vitesse Lyon-Turin, ne voyage pas pour le plaisir, explique-t-il dans le salon d’un hôtel de Saint-Germain-des-Prés…

Pour le plaisir, il préfère s’échapper en montagne, lui qui habite à Naples, non loin de la mer. Deux zones frontières qui n’en sont pas, s’étonne-t-il au lendemain d’un appel, signé par le directeur de Politis, qu’il a lancé en soutien aux « trois de Briançon ». Une Italienne de 26 ans, Eleonora, et deux Suisses, Bastien et Théo, 22 et 23 ans, qui ont été placés en détention provisoire avant d’être libérés sous contrôle judiciaire et qui encourent dix ans de prison et 750 000 euros d’amende pour avoir aidé « en réunion » des migrants à passer de l’Italie en France à travers le col de l’Échelle, le 21 avril dernier. Ce jour-là, des membres du groupe d’extrême droite Génération identitaire ont organisé côté français une opération de communication antimigrants pour « défendre les frontières européennes » (1). Aussitôt le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, a dépêché des renforts, validant la thèse de Génération identitaire et criminalisant les défenseurs des migrants, qui ont subi six interpellations. De quoi rompre avec le réflexe le plus élémentaire, selon Erri De Luca, en mer et en montagne pour le moins : porter secours.

Est-ce la solidarité des montagnards au col de l’Échelle qui vous a frappé ?

Erri De Luca : Ce qui me frappe, c’est à quel point on peut être aveugle face à la montagne. Le pouvoir politique s’imagine que les montagnes sont des barrières, des murailles. Mais les montagnes sont le plus grand éventail de passages possibles. Entre des versants et à travers un réseau immense de sentiers non contrôlables empruntés par toute l’histoire humaine. Les montagnes sont une voie de communication. Les Hautes Alpes n’ont jamais empêché une armée… Les pouvoirs s’imaginent qu’on peut bloquer les montagnes. Mais si on peut passer par un endroit aussi inconfortable que le sommet du mont Blanc, on peut passer partout !

Plus encore qu’en mer ?

La mer est par tradition une voie liquide, comme disait Homère. C’est aujourd’hui qu’on veut la voir comme une fosse aux crocodiles. L’Unesco parle de patrimoine culturel de l’humanité à propos des « high seas ». Ce patrimoine, nous ne l’avons pas inventé mais digéré. Tout est venu par la mer : l’architecture, la poésie, le système numéral, l’astronomie, la philosophie, même le monothéisme. La ville de Naples a été fondée par les Grecs, Rome avait emprunté une première vigie qui était Énée, rescapé de Troie. Aujourd’hui, nous avons fait de la Méditerranée la pire des fosses communes. Personne n’a voyagé dans des conditions aussi dramatiques que les migrants actuels dans leurs canots de fortune. Pour ceux qui pensent que l’on peut régler ou repousser les flux migratoires, j’ai conçu un photogramme, jamais filmé jamais réalisé : sur un rivage libyen, dans un canot déjà surchargé de personnes monte une mère avec son fils. Si cette mère fait ce geste, cela veut dire qu’on ne pourra l’empêcher de monter pour rien au monde ! On croit que c’est l’espoir qui la pousse. Mais non, c’est le désespoir, la plus puissante force motrice de ces voyages. On peut tout faire pour se rendre complice de naufrages. On peut tout faire pour devenir pire nous-mêmes, car la possibilité du pire est immense. Mais même ce pire ne l’empêchera pas de monter. C’est le drame qui se joue aujourd’hui à la surface de la mer.

À voir : un extrait de l'entretien en vidéo

Vous avez utilisé le terme « Vagility » dans votre texte de soutien. Que signifie-t-il ?

« Vagility » désigne la disponibilité à se déplacer. Sur un bateau de Médecins sans frontières, j’ai vu la différence qui réside entre l’espoir et le désespoir. Le désespoir, c’est ce qui faisait tenir 150 personnes sur un canot de 10 mètres poussé par un petit moteur de 40 chevaux incapable de surmonter la moindre vague. Chargé, faible, il partait la nuit pour arriver au petit jour. Si quelqu’un mourrait, tombait à l’eau, le désespoir tenait les autres vivants.

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