Dossier : Turquie : La démocratie étranglée

Au Kurdistan, une soif de paix

À Diyarbakir, en grande partie détruit par l’armée, les habitants espèrent que les élections mettront fin à l’enfer enclenché par Erdogan en 2015. Mais beaucoup redoutent un coup de force.

Depuis les remparts de la vieille ville de Sur, le quartier historique de Diyarbakir s’étend, en partie détruit par plusieurs mois de guérilla urbaine en 2015-2016. « Il reste encore des cadavres ensevelis par les forces de sécurité, commente Veysi, ancien habitant de Sur. Les militaires ont mis les corps dans les tranchées et ont tout recouvert. » Le jeune garçon grimpe ici dès qu’il le peut, presque chaque jour, et observe inlassablement les rues qui l’ont vu grandir. D’un geste de la main, il désigne l’emplacement de sa maison, dont il ne reste rien. Triste dénouement pour un processus de paix rompu après deux ans et demi de négociations entre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et l’État turc.

Une guerre sans nom

Au lendemain des élections législatives de juin 2015, le Parti de la justice et du développement (AKP) perd la majorité et le contrôle qu’il exerce sur le Parlement depuis treize ans, tandis que le Parti démocratique des peuples (HDP), défenseur des droits des Kurdes, fait son entrée dans l’hémicycle et devient la deuxième force d’opposition du pays. Déjà fragilisés par le résultat de ces scrutins, les pourparlers ne résistent pas à la colère provoquée par l’attentat de Suruç, en juillet 2015 (1). La population accuse le gouvernement d’être impliqué dans cette attaque, attribuée à l’État islamique (EI) par Ankara. Le Parti des travailleurs du Kurdistan riposte et tue deux policiers. Alors qu’Erdogan déclare officiellement la guerre au « terrorisme » kurde, de jeunes rebelles revendiquent leur droit à l’autodéfense et affrontent l’armée au cœur des villes kurdes de Cizre, Silopi, Silvan, Sur, Nusaybin… Les élections anticipées de novembre 2015 et la reprise du conflit armé finiront par redonner au « reis » Erdogan toute sa puissance, laissant des cités ravagées, des milliers de victimes et plus de 500 000 déplacés.

« Le processus de paix a été une période incroyable pour nous tous, se souvient Sahin, un habitant de Diyarbakir_. Il n’y avait pas de morts dans nos rues, pas de guérilla et pas d’armée… Malheureusement, les massacres font partie de l’histoire de la Turquie. »_ Et, au Kurdistan turc, chacun le sait, la fin des combats ne signifie pas la fin de la guerre.

À l’automne 2016, la quasi-totalité des maires du Parti démocratique des régions (DBP), émanation locale du HDP, sont remplacés par des administrateurs nommés par le gouvernement. Comme des milliers d’autres sympathisants, neuf députés du HDP, dont ses coprésidents Selahattin Demirtas et Figen Yüksekdag, sont emprisonnés. Privés de leur maire, les habitants de Sur ne peuvent compter que sur eux-mêmes pour récupérer leurs maisons et réinvestir le quartier. Mais le gouvernement a d’autres projets.

« Avant même la fin des combats, les autorités parlaient déjà de grands projets de réaménagement urbain, explique Zeki, architecte et membre de l’Union des ingénieurs et des architectes de Turquie à Diyarbakir. Il y avait une centaine de monuments historiques protégés par l’État sur ce territoire. Mais les autorités ont retiré les certificats attestant de ce patrimoine et détruit ce qu’il en restait. Des milliers de maisons, dont les habitants étaient propriétaires, ont été vendues de force et rasées pour en construire de nouvelles. Désormais, il ne reste presque plus rien de ce quartier très symbolique pour le peuple kurde. » Comparant ces méthodes aux stratégies employées par Israël en Palestine, l’architecte y voit la volonté « de changer la démographie et la tentative d’instaurer une nouvelle politique d’assimilation culturelle ».

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