Menacés d’expulsion, les exilés de Paris-VIII appellent à la mobilisation

Depuis fin janvier, près de 150 réfugiés, appuyés par des étudiants, occupent une partie de l’université. Mais aujourd’hui, après l’échec des négociations, leur expulsion est imminente.

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Mardi 12 juin, 18h30, dans le bâtiment A de la faculté de Saint-Denis. Le ton est grave et l’inquiétude est grande. Une cinquantaine de personnes, journalistes et quelques élus locaux, ont répondu à l’invitation à une conférence de presse. Il s’agit de faire le point sur l’occupation de l’université par des étudiants en soutien aux 150 exilés qui y sont hébergés depuis le 30 janvier. Les négociations en cours avec la présidence de l’université et le ministère, et qui étaient tenues secrètes jusqu’alors, viennent de s’achever. Les étudiants mobilisés se nomment eux-mêmes « les solidaires » et appellent les migrants accueillis « les exilés » ou « les habitants ». Trois « habitants » et quatre « solidaires » dont deux interprètes, prennent tour à tour la parole dans une salle de cours qui sert de salle de réunion dans le bâtiment A. L’une des étudiantes attaque :

Aujourd’hui nous faisons le double constat amer de l’impuissance de la mobilisation et de l’échec des négociations.

Avec un de ses camarades de lutte, la jeune femme explique que les négociations se sont tenues sans représentants étudiants, uniquement entre la présidence et le ministère :

On nous avait promis que les exilés seraient régularisés, du coup nous leur avons fourni toutes les informations les concernant : noms et situations. Après trois semaines de silence, le verdict est tombé : la présidente Annick Allaigre nous a fait savoir que si nous ne quittions pas les lieux avant le dimanche 17 juin, nous serions expulsés de force.

Maigre consolation : une trentaine de réfugiés ont reçu l’autorisation de s’inscrire à l’université de Saint-Denis dès la rentrée prochaine. Que vont devenir les 120 autres ?

Les mobilisés ont le sentiment d’avoir été ignorés par la préfecture puis trompés et manipulés par la présidence et le gouvernement. Aujourd’hui, ils regrettent que ces « manœuvres » aient permis « le rassemblement de données relatives aux exilé.e.s dans un dossier aux mains du gouvernement ». Les mots sont durs et crus à l’encontre de responsables politiques qui renvoient les réfugiés « à la misère et à la menace ». Ils n’hésitent pas à fustiger un « État raciste qui prétend ne pas avoir les moyens d’accueillir les réfugiés alors que l’argent pour traquer et contrôler existe ». S’ils saluent le succès premier de l’expérience « exilés à Paris-VIII », sa durée, les soutiens divers ralliés et l’énergie collective qui y a été déployée, le constat est douloureux :

Nous avons échoués (…). La dernière arme qui nous reste est la médiatisation et nous lançons un appel à la mobilisation.

Au nom des victimes d’injustices « des ZAD, de la famille Adama, de Théo, de Zied et Bouna » et des migrants morts sur les routes, le mouvement s’appuie sur « le courage, la détermination et l’humilité des habitants du bâtiment A » qui, le 11 juin, ont exprimé leur volonté de rester sur place.

Comment les exilés sont arrivés à l’université

Tout a commencé le 30 Janvier, par le blocage d’une partie de l’université. Au milieu de cet hiver glaçant, après le décès de plusieurs personnes dans des camps de fortune aux portes de Paris, des étudiants solidaires ont décidé d’héberger illégalement, au sein de leur établissement, de jeunes migrants rencontrés en maraudes. La mobilisation s’est alors engagée contre « les politiques migratoires indignes » menées en Europe qui facilitent l’expulsion des personnes en situation d’irrégularité, dont la loi asile-immigration qui n’était pas encore votée.

© Politis

Les « solidaires » continuent à s’opposer à la politique gouvernementale jugée violente et méprisante. Dénonçant les conditions de vie inhumaines d’accueil et les critères de régularisation en France, « les exilés », de jeunes hommes en grande majorité, se sont lancés dans un combat pour l’obtention de papiers et de solution d’hébergement. Le mouvement s’est consolidé et a trouvé de nombreux soutiens aussi bien du côté de l’administration, que des professeurs, de la société civile et des étudiants. La mobilisation a atteint un point d’acmé en avril, quand les mobilisés ont eu l’impression de dominer la situation face à une présidence jugée mutique et inerte. La lutte s’est renforcée avec le mouvement étudiant contre la réforme de l’entrée à l’université. En réalité, des négociations secrètes avaient déjà démarré au sein d’un comité de médiation.

« On est toujours debout, la lutte va continuer »

Dans la salle de réunion, trois habitants s’adressent à la salle. Tous commencent par remercier les solidaires pour cet accueil, qui leur a permis d’avoir « une vie meilleure durant cinq mois » et « d’éviter la mort ». Ils expriment également leur reconnaissance aux professeurs qui les ont soutenus. Aucun n’évoque son parcours personnel, ce n’est pas le lieu pour exposer le fameux « récit de vie » qui leur est réclamé par l’Ofpra. « Tu n’étais pas si triste quand tu l’as raconté », se sont-ils entendu dire. Ou bien : « Tu n’as pas très bien écrit ton récit, tu ne parles pas bien français. »

Le premier à prendre la parole est originaire d’Éthiopie. Il souligne que « la personne qui n’a pas de problème ne part pas de chez elle » et ajoute, désemparé : « Je ne vais pas faire le show, mes sentiments et les horreurs que j’ai vécus, ça me concerne… » Selon lui, si le gouvernement français trie les migrants, il fait erreur : « La misère des migrants économiques est un problème politique. » Ces trois jeunes hommes font preuve de courage jusque dans leurs discours. Leur revendication principale reste le respect de leurs droits.

Le second, plus âgé, exprime sa rancœur et appelle à un « esprit de guerrier ». Toutefois, il demande la fin du blocage partiel de l’entrée de l’université pour que les cours puissent reprendre à 100 % mais sans que les exilés ne soient obligés de quitter les lieux. « On est toujours debout, la lutte va continuer », conclut-il. Contrairement aux étudiants, aucun des trois ne parle d’échec, cette expérience leur a permis « d’être ici aujourd’hui ».

Le troisième fustige les « rafles des camps de migrants récemment organisées au nord de Paris, car la saison touristique arrive et il fallait tout nettoyer ». Lui aussi dénonce le règlement de Dublin, perçu comme la « raison principale de ce pourquoi les gens dorment à la rue » et en demandent l’annulation.

Vers un regain de mobilisation ?

Le défi reste de taille. Quelques migrants ont déjà quitté la fac ces dernières semaines par peur de l’expulsion prochaine. Et la mobilisation faiblit côté étudiant. La fin de l’année universitaire et les examens ont réduit les effectifs. Mais les solidaires sont eux-mêmes divisés. Lorsque « la politique raciste de l’État » a été dénoncée à la tribune, un des étudiants est parti en claquant la porte.

D’où l’appel à « imaginer, malgré les divergences et méfiances, comment faire front ensemble », lancé en début de conférence de presse. Les étudiants ont bien conscience que les divergences pénalisent le mouvement. Alors que la date de l’expulsion approche, l’inquiétude grandit devant la perspective d’une intervention policière. Exilé.e.s et solidaires tentent un dernier appel à venir les rejoindre ce week-end, pour limiter les violences.

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