Paris-VIII : retour sur l’expulsion musclée des exilés et de leurs soutiens

Mardi 26 juin à l’aube, 194 réfugiés et une centaine de soutiens, ont été expulsés de l'université Vincennes-Saint-Denis par les CRS, qu’ils occupaient depuis cinq mois.

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Il est 18 heures sur le parvis ensoleillé de la basilique de Saint-Denis. Sept camions de police stationnent le long de l’édifice. Les CRS qui déambulent attirent les regards des gens installés en terrasse des bars. Dans le même temps, à peu près 200 personnes s’attroupent devant la mairie, juste à côté. Tous répondent à un appel lancé par le collectif de soutien aux exilés de l’université Paris-VIII, après l’expulsion le matin même de 194 réfugiés (chiffres de la préfecture) qui occupaient la fac depuis fin janvier.

Les soutiens, qui se nomment « les solidaires », se mobilisent afin de défendre ces délogés, désormais séparés des uns des autres, envoyés dans trois centres aux quatre coins de l’agglomération parisienne, dont un gymnase au Raincy (93). Aujourd’hui à la merci de l’État, ils risquent d’être renvoyés dans leur pays, sans espoir de régularisation.

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Dans la foule, beaucoup de questions fusent autour de la présence CRS jugée importante. « C’est parce que la mobilisation inquiète mais aussi parce que l’Action française a annoncée sur Facebook et Twitter sa venue pour “protéger” la basilique de “l’invasion” des soutiens aux migrants. Mais aucun de leur membre ne se montrera ici », assure Madjid Messaoudene, élu Front de gauche à la mairie de Saint-Denis, un des rares à soutenir le mouvement depuis janvier.

Banderole en place – « aucune expulsion, liberté de circulation » – et porte-voix à la main, les membres du collectif de Paris-VIII investissent les marches de la mairie. Les rangs se resserrent autour d’eux. Un premier solidaire prend la parole : « Les CRS ont contrôlé au faciès ! Pour moi, il avait une chance sur deux, étudiant français ou migrant ? Ils m’ont pris pour un des réfugiés. Pourquoi ? Parce que j’ai la peau noire. » C’est ensuite, Sabri, l’un des membres du collectif de soutien qui a rejoint ses rangs à sa création, qui s’exprime :

L’expulsion ? Ça s’est joué à la Macron ! Les consignes ont été agressives alors que les réfugiés qui occupaient la fac luttaient seulement pour survivre. Le risque pour eux c’est la déportation, vers des pays comme l’Italie, où l’on sait quel sort est réservé aux migrants !

Entre les passations de porte-voix, beaucoup de blancs. Les prises de paroles sont confuses et écourtés : personne n’ose venir parler à toute l’assemblée.

L'expulsion vécue de l’intérieur

Au milieu de la foule, Mélia, étudiante d’une vingtaine d’année, attire l’attention avec son œil au beurre noir, trace marquante de la violente évacuation du matin. Assez timidement, elle raconte l’intervention :

Il était 4h30 quand la centaine de CRS a débarquée. On était pour la quasi-majorité sur la terrasse de la faculté, au second étage. En très peu de temps, ils nous ont encerclés. Avec les autres soutiens, on a formé une immense chaîne humaine autour des exilés. Ça les a énervés. Une fois qu’ils l’avaient brisée et quand on a commencé à donner en arabe des indications aux exilés pour les informer, ils ont commencé à mettre leurs casques. La tension est montée. On a ensuite été pour une partie conduits dans une salle de l’étage et c’est dans le couloir qui y menait qu’on s’est pris des coups de boucliers ou de matraque, dans l’agitation générale, alors qu’on nous escortait et qu’on nous tirait brutalement. On a été séquestrés pendant la totalité de l’opération soit cinq heures, relâchés vers 9h30.

L’évacuation de la faculté était annoncée depuis deux semaines, après la rupture des négociations avec la Présidente de l'université, Annick Alaigre. Chaque soir, les exilés et les solidaires, se préparaient appelant à faire grossir les rangs sur les réseaux sociaux. C’est ainsi qu'Émilie, étudiante du mouvement de Tolbiac, a rejoint leurs rangs. Elle relate :

Après de multiples fausses alertes et nuits blanches, hier (lundi 25 juin) à 13h le personnel administratif a été évacué. On savait que cette fois-ci était la bonne. La stratégie des vigiles depuis des semaines c’est de tenter de nous épuiser : une torture psychologique en nous réveillant à chaque fois que l’on ferme l’œil. On est obligé à un moment d’aller se reposer. C’est ce que j’ai fait. On est venu me réveiller vers 4h30. J’ai directement fait le tour de l’université pour vérifier que personne n’était dans les couloirs, car à Tolbiac c’est là où on s’est fait tabassés et gazés en étant pris à part. Le temps de revenir, les flics étaient déjà sur la terrasse. On a alors formé une chaîne humaine.

© Politis

Tout comme Mélia, elle témoigne de l’agacement des CRS face à cette solidarité en montrant les bleus qui couvrent ses bras :

Ils sont devenus violents tout d’un coup, nous ont fait avancer et ont brisé la chaîne. Il y a eu un mouvement de panique, c’est là où on a été blessé. J’ai été attrapé par un CRS qui a dit “celle-là, elle va servir d’exemple”. Je ne me suis pas laissé faire, je me suis mise à terre et j’ai gigoté dans tous les sens pour que lui et les quatre autres qui me tenaient désormais, me lâchent. On m’a dit “arrête sinon on te casse ton téléphone” ; on m’a foutu la tête à l’envers. Un des exilés a essayé de leur dire de me lâcher et un policier a rétorqué “toi ta gueule le Noir”. Moi, je me suis pris des insultes du type “salope”, “connasse”. Ils s’amusaient ce matin car ils savaient qu’ils dominaient la situation. Certains d’entre nous sont revenus du bas, ils sentaient le poivre et toussaient fortement. Les CRS se sont ratés, ils se sont auto-gazés car ils ont attaqué ce petit groupe des deux côtés.

« On avait interdiction de filmer, on nous a forcés à éteindre les téléphones. Les méthodes utilisées ont clairement été abusives. À 4h40 ils sont entrés mais on ne sait pas par où ! Depuis la passerelle du bâtiment B on voit la rue : il y avait une dizaine ou une vingtaine de camion de CRS. Le temps de regarder, ils étaient déjà arrivés dans les locaux occupés. Dès le départ, c’est un tri au faciès qui s’est mis en place. Un exilé a été pris pour un étudiant et inversement. Plusieurs réfugiés avaient quitté les lieux la veille au soir, pour éviter d’être attrapés », confie Sabri.

Une évacuation brutale démentie par la préfecture

D’après la préfecture de Saint-Denis, jointe le matin même par téléphone, l’opération a été une « réponse exécutive à la demande de l’université de Paris-VIII ». Les violences sont toutes démenties : « Le directeur de cabinet M. Sibilleau, le sous-préfet, qui était sur place, n’a pas assisté à des incidents. Tout s’est passé dans l’ordre contrairement à ce qui est dit sur les réseaux sociaux : aucun gaz lacrymogène n’a non plus été utilisé. »

Silence radio du côté de la présidence camouflée derrière un communiqué de presse de l’université : « La présidence de l’université Paris-VIII a fait le choix de la responsabilité et de l’humanité (...) La présidence ne peut laisser perdurer l’insécurité. » Selon plusieurs étudiants, l’évacuation aurait été décrétée en raison d’une détection de gale. Un motif jugé peu crédible par Émilie. « La gale ? Ça m’étonnerait. Sinon beaucoup seraient contaminés ici et surtout on n’aurait pas envoyé les exilés comme ça dans des centres. C’était un prétexte. » Aucune mention de ce motif dans le communiqué et aucune réaction aux violences policières.

« Ce matin après l’évacuation, j’ai ressenti la rage de reprendre la lutte en trouvant un autre moyen de se rassembler », souligne Émilie. Un sentiment partagé par Sabri : « À la rentrée je pense que beaucoup d’étudiants motivés reprendront la lutte. » Devant la foule il lance un appel : « Aux dernières infos les exilés sont dans trois centres dans le 93, le 73 et le 75. On a besoin de monde, de traducteurs et avocats pour les sortir de ces centres de tri ! On va faire circuler une feuille. » Il conclut : « Aujourd’hui, il nous reste un travail de veille juridique mais aussi connaître exactement où se trouve chacun : on a du pain sur la planche. »


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