Dossier : Aux arbres, citoyens !

Aux arbres, citoyens !

Longtemps nourricière, la forêt a été une ressource fondatrice pour l’humanité, qui l’a pourtant malmenée en l’exploitant à outrance. Autrefois, sa pénombre faisait peur ; aujourd’hui, ses frondaisons sont chéries comme symbole de la nature brute de la planète. Et les arbres sont depuis longtemps entrés dans les villes, emblèmes verts plantés entre béton et bitume. L’arbre est-il si différent de nous ? Philosophes et scientifiques esquissent une nouvelle perception de cette figure emblématique du monde végétal, qui suscite un engouement grandissant de l’époque. Hêtre ou ne pas être ?

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Les Arènes ont eu le nez creux comme un chêne tricentenaire. Quand l’éditeur acquiert les droits, en 2015, de Das geheime Leben der Bäume, le livre s’est certes déjà vendu à plus de 15 000 exemplaires en six mois, mais en Allemagne, pays attaché depuis des siècles à la forêt par un lien romantique et mythologique. Titré en France La Vie secrète des arbres, le livre de Peter Wohlleben décolle pourtant dès sa mise en place : 700 000 exemplaires en quinze mois, autant qu’en trois ans outre-Rhin. Traduit en 41 langues, l’ouvrage a suscité un film, L’Intelligence des arbres, qui connaît un succès similaire.

Pas de secrets d’alcôve ni de peau de banane politique pourtant. Peter Wohlleben, garde forestier, relate vingt ans d’expérience, en particulier auprès de hêtres, des arbres qu’il affectionne. En appui à ses observations, il cite des dizaines d’études scientifiques. D’une plume empathique, sérieuse mais imagée, pédagogique mais pas simpliste, il dévoile à un grand public que l’on devine incrédule un univers inconnu. On y apprend que les arbres communiquent par voie des airs et, surtout, par un réseau de racines étonnamment étendu et fourmillant, où la symbiose avec les champignons et les bactéries joue un rôle fondamental. Arbres solidaires ou en compétition, êtres sensibles et stratèges, immobiles mais extrêmement actifs pour se défendre et s’entraider : la communauté des arbres fait « société », expose Peter Wohlleben.

C’est peu dire que l’ouvrage a fait réagir la communauté scientifique. L’Académie d’agriculture de France fustige « des sources absentes ou non vérifiables, extrapolations non justifiées, interprétations abusives et même erreurs manifestes », et préconise, question qualité, de consulter son propre ouvrage La Forêt et le bois en France en 100 questions : un pur jus d’exploitant forestier, soucieux de filières, de biens et de services, d’économie, de gestion.

Jacques Tassin, du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), sanctionne aussi un Wohlleben « plus conteur que vulgarisateur » pour sa pédagogie puisant régulièrement à des comparaisons humaines (1). Mais le chercheur déplore aussi le manque de « sensibilité » de sa communauté professionnelle, plus encline à parler « ressources » et « richesses » que du vivant « en tant que tel ». Revendiquant d’associer science et poésie – « l’art de voir le monde au plus près » –, il souligne l’« erreur de diagnostic » de l’Académie d’agriculture de France et de certains biologistes, plus crispés sur la polémique scientifique soulevée par la thèse du garde forestier que sensibles aux « conditions extraordinairement favorables de sa réceptivité » par le public.

Sans surprise, les observateurs voient dans cet accueil un effet de la crise écologique, dont la menace qu’elle fait peser sur l’humanité génère une attention plus prononcée aux différentes formes de vie. Emanuele Coccia discerne même un « tournant végétal » dans l’opinion, qui « reflète l’émancipation de la réflexion botanique vis-à-vis de la zoologie, détentrice jusque-là de la métaphore du vivant. Le végétal n’est plus considéré comme le décor figé des sociétés animales. » L’universitaire, dont la trajectoire singulière navigue entre philosophie et anthropologie historique, esquisse dans ses travaux une métaphysique où les plantes (re)trouvent une place centrale dans la fondation du monde (2). Il se réfère notamment à la « densité » des ouvrages de Francis Hallé (lire son entretien ici) ou aux intrigantes recherches en « neurobiologie végétale » du biologiste Stefano Mancuso (3), qui attribue une intelligence aux plantes au regard de leurs capacités d’apprentissage, d’adaptation et de communication.

Autre basculement, pour Emanuele Coccia : « L’époque est passée du paradigme belliciste – tout le monde s’entre-dévore, fondement darwinien du progrès de la vie – à une vague de pacifisme romantique. On en trouve l’écho en biologie avec les travaux de Lynn Margulis, qui explique que la symbiose est une force évolutive beaucoup plus importante que la compétition chez une grande partie des vivants évolués. La grande thèse de Peter Wohlleben en découle : observer les arbres nous permettrait de mieux comprendre comment vivre ensemble. » Enfin, phénomène culturel, la perception philosophique de l’altérité évolue. « Le rôle de première frontière du monde “non-animal” était tenu jusqu’à présent par les plantes. Pour certains, nos grands “Autres” sont désormais les champignons, les bactéries, etc. »

Conséquence inattendue, ce déplacement bouscule le mouvement de défense d’une éthique envers les animaux. Les véganes, en particulier, s’entendent souvent reprocher d’être insensibles au « cri de la carotte » : vous respectez les animaux, mais vous continuez à manger des plantes, où est la cohérence envers le vivant ? L’argument agace la philosophe Florence Burgat, auteure de nombreux ouvrages sur la condition animale (4). « Je ne vois aucune justification scientifique ou philosophique à rapprocher les modes de vie animaux et végétaux, qui n’ont strictement rien à voir. L’animal est un être individué, une vie douée d’intentions, concernée par elle-même. Une plante ne meurt pas quand on la divise, si elle dispose d’une conscience de son sort, où réside-t-elle ? » Et de s’interroger sur les intentions profondes des promoteurs d’un « psychisme » végétal : s’agit-il de déconsidérer les défenseurs de la cause animale ?

« S’il existe un intérêt philosophique pour ces questions, elles butent sur un problème politique », affirme la philosophe Catherine Larrère, référence en France sur l’éthique de l’environnement. Ainsi, les plus absolus défenseurs du vivant, animaux et plantes réunis, envisagent volontiers un monde où les aliments seraient produits artificiellement. « L’anti-nature sous couvert de respect de la vie ! » critique-t-elle. Si elle se félicite de voir l’engouement pour le monde végétal et sa complexité écorner un anthropocentrisme hégémonique, elle prône avec l’agronome Raphaël Larrère (son mari) un « écocentrisme » – le maintien des populations, de la biodiversité et de ses inter-actions –, plutôt qu’un « biocentrisme » qui s’attache à l’intégrité de chaque être vivant, vue comme une valeur intrinsèque.

À sa manière, Emanuele Coccia va dans ce sens, critiquant un des arguments « très dogmatique » du refus de manger de la viande. « Comme il faut bien se nourrir, on décide arbitrairement que les végétaux sont dépourvus de “sensibilité”, ce que dément la science, et on décrète, en fonction de critères anthropomorphiques, qu’une plante ne souffre pas. Mais en quoi cette justification de nature morale, simplement humaine, serait-elle plus rationnelle qu’une autre ? L’homme dépend pour sa survie du sacrifice d’autres êtres vivants. L’accepter ne signifie pas leur manquer de respect, et chaque doctrine anthropologique a su inventer des pratiques culturelles et rituelles pour le signifier. »

Récusant le « snobisme » consistant à se percevoir « tellement différent des autres charnellement », le philosophe nous invite à percevoir combien nous sommes « consanguins » de toute forme de vie, « à la fois notre passé et notre futur ».

(1) « Regards sur le livre de Peter Wohlleben » sur www.sfecologie.org

(2) La Vie des plantes, Rivages, 2016. Un ouvrage remarqué où Emanuele Coccia discourt du point de vue des feuilles, des racines et des fleurs.

(3) L’Intelligence des plantes, Albin Michel, 2018.

(4) Par exemple La Cause des animaux. Pour un destin commun, Buchet-Chastel, 2015.

Lire aussi Critique n° 850 : Révolution végétale, mars 2018 ; The End, Zep, éd. Rue de Sèvres (BD qui met en scène les pouvoirs de communication des arbres pour se débarrasser d’une partie de l’humanité).


Haut de page

Voir aussi

Le mythe du renouveau macronien dans les eaux troubles de la « raison d’Etat »

Tribunes accès libre
par ,

 lire   partager

Articles récents