Samuel Bollendorff, esprit alerte

À Visa pour l’image, le photoreporter expose un travail saisissant sur les pollutions industrielles. Au diapason d’un parcours tourné vers l’autre et l’envie de susciter des prises de conscience.

Rio Doce, cinquième fleuve au Brésil. En 2015, un barrage de rétention de déchets miniers s’est effondré, provoquant une avalanche de boue toxique sur 650 kilomètres, mêlant mercure, manganèse, plomb et arsenic. Trois ans plus tard, le « fleuve doux » est devenu « le fleuve mort », drainant avec lui un paysage de désolation, dans une tonalité d’ocre intense. Autre ciel, autres cieux. Au Canada, du côté du lac Athabasca, l’exploitation des sables bitumineux a dessiné un tableau environnemental terrifiant, avec une forêt boréale rasée, des rivières détournées, une pêche interdite, des poissons déformés, des villages autochtones aux taux de cancers anormalement élevés.

Le tableau n’est guère plus riant à Anniston, en Alabama, une ville fantôme, désertée par ses habitants. Pendant six décennies, Monsanto y a produit des tonnes de PCB, déversé ses fonds de cuve à ciel ouvert dans un canal traversant la ville, contaminant ainsi toute la cité. Aujourd’hui, les plus démunis, touchés par différents cancers, vivent près de ces décharges, sans même avoir accès à l’Obamacare.

On peut parler d’universelle vacherie contemporaine, fixée ici par Samuel Bollendorff dans des couleurs chaudes ou glaciales. Ainsi le « triangle des tumeurs », en Italie, dans l’encolure de Naples, bouffé par des cancers, où la Camorra a déversé dans les champs, de Caserte aux pentes du Vésuve, l’équivalent, en deux décennies, de 400 000 semi-remorques de déchets tirés de métaux lourds du nord de la Botte, y ajoutant cadavres d’animaux, carcasses de voiture…

Paysages martyrisés

Au programme de la trentième édition du festival international de photojournalisme Visa pour l’image, « Contaminations », de Samuel Bollendorff, articulée autour des pollutions industrielles, compte parmi les expositions les plus importantes. Un reportage réalisé en collaboration avec Le Monde en moins de six mois (entre janvier et juillet 2018), fixant autant de lieux « devenus impropres au développement de la vie pour des siècles, par l’action des industriels ou par nos comportements, pointe Samuel Bollendorff, insistant sur le choix des sites. L’enjeu était de ne pas se réfugier derrière des pays lointains, en Afrique ou ailleurs, dans un pays qui vit une crise économique ou bien une dictature ». Non, cette pollution existe en Europe, aux États-Unis, au Japon, au Canada… « Là où l’on pourrait penser que les États prennent en main ces réalités écologiques. Or, il n’en est rien. »

Il s’agit bien souvent, dans ce reportage, de contaminations invisibles. Avec des images aux allures de cartes postales. Bucoliques à souhait. Dans la photographie de Bollendorff, il y a le décor et l’envers du décor. Des paysages féeriques, galvanisés par la nature, des cadres urbains ou industriels qui semblent sereins mais sont en réalité martyrisés. Voilà une invitation à regarder l’image et ce qu’il y a derrière l’image. Un travail de mémoire, d’éveil des consciences, au diapason de ce qui commence à ressembler à une œuvre, inscrit dans une continuité.

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