« Coincoin et les Z’inhumains », de Bruno Dumont : Total foutraque

Après P’tit Quinquin, Bruno Dumont revient sur Arte avec une nouvelle saison déjantée, Coincoin et les Z’inhumains. Avec le même esprit de folle et tendre comédie policière, hors norme.

Dans la saison 1, diffusée en 2014, le téléspectateur croisait une vache morte dans un blockhaus, un corps de femme sans tête dans les entrailles. « La bête humaine », quoi. Sans se mettre à « philosopher », on entrait au « cœur du mal », prélude à une série de crimes dans les pourtours côtiers du Boulonnais.

Face à un duo de policiers besogneux, caricature d’une gendarmerie française à la fois pathétique et burlesque, le commandant Van der Weyden et son adjoint Carpentier, vrais branques et faux caves (quoique ne manquant pas de perspicacité sur leurs propres réflexions et conclusions), lancés vent debout dans une enquête extravagante, on croisait aussi une bande de petites frappes, des marioles de campagne à l’accent du Nord haut perché, francs garnements et bouseux chenapans, emmenée par P’tit Quinquin (Alane Delhaye), formidable tête de mule, déconneur et déconnant, retors à l’ordre sauf à sa dulcinée, la petite Ève.

Bruno Dumont répondait ainsi à une proposition d’Arte, « réalisant ce que je n’avais jamais fait, dit-il aujourd’hui : une comédie, en travaillant sur le dérèglement de l’interprétation ». Après La Vie de Jésus et L’Humanité, c’est pour lui une « révolution copernicienne. Il fallait faire quelque chose de drôle sans pour autant écrire quelque chose de débile, être corrosif et rire de nous. Cela a été une manière de me régénérer ».

Tirant les ficelles de ses marionnettes, Bruno Dumont flirtait alors avec le fantastique, grattait plus encore dans la poésie, le non-sens et l’absurde. Le réalisateur grossissait le trait. À la manière des peintres flamands, de Jérôme Bosch à Brueghel l’Ancien et Jan Steen, influence évidente chez le réalisateur, qui reconnaît ses marques (de fabrique), « parce qu’il existe une présence très forte du grotesque dans la tradition flamande, des scènes qui sortent du naturalisme pour devenir des espèces d’enflures. Ce ne sont plus les Flandres mais des méditations sur la nature humaine. C’est l’homme dans sa trivialité, une représentation profane du sacré. Le glorieux est ici-bas, avec une crucifixion dans un champ de betteraves. On ramène tout au réel. C’est exactement ce que je fais. Je passe mon temps à filmer des champs en espérant que ça suinte. Ici, avec le personnage du commandant, on a affaire à quelque chose de grandiose et de misérable. C’est la nature humaine, avec cette possibilité de la grâce et la capacité à être mauvais, méchant, et bête ! »

Et si, dans la peinture flamande du haut Moyen Âge et du Siècle d’or, on n’exagère jamais assez, il n’y avait pas de raison que cela cesse dans la saison 2, Coincoin et les Z’inhumains, également déployée en quatre volets. Bruno Dumont remet le couvert, ajoute une tonalité troublante et inquiétante. Cette fois, ce sont des sédiments venus d’un lieu hors de la biosphère, « un truc pas d’ici », une boue calaisienne s’abattant parfois sur la gueule des habitants. Comme si cela ne suffisait pas dans l’inquiétante étrangeté, voilà que les personnages se dédoublent. À chacun d’enfanter son clone. Ou son « clown ». Affaire d’accent. C’est kif-kif dans cet univers loufoque peuplé de « z’inhumains », en attendant le pire, parce que le pire arrive toujours, et même plus souvent. « Quand c’est l’apocalypse, c’est l’apocalypse. C’est la fin des morts, des vivants, de la gendarmerie. »

Dans ce bal champêtre et macabre, toujours en côte d’Opale, on retrouve les mêmes personnages (tous joués par des comédiens non professionnels). Le commandant (Bernard Pruvost), surnommé « le Brouillard », n’a rien perdu de ses tics, de sa gestuelle de mal doué, à l’évidence pas seul dans sa caboche, définitivement « abscons » pour son adjoint Carpentier (Philippe Jore), s’exprimant toujours avec ses deux dents en avant. « Restez poli », que lui réplique Van der Weyden. P’tit Quinquin, lui, a grandi. On l’appelle maintenant Coincoin. Il a conservé son appareil auditif, son accent au couteau, sa volonté d’en découdre avec le monde et son amour pour Ève. Il n’a plus son vélo, mais conduit une voiture sans avoir le permis, jouant les kékés sur les plates routes du Nord, où demeurent obstinément des fermes, une friterie, un bord de mer avec ses fractures.

Pour Bruno Dumont, ça ne pouvait pas se passer ailleurs. « C’est mon pays [le réalisateur est né à Bailleul, dans le Nord, NDLR]. J’avais déjà creusé le sillon dans mes précédents films. C’est un paysage qui apporte ce qu’il a dans le ventre. Je suis comme un sculpteur, si je n’ai pas de matière, je n’ai rien. Il faut donc trouver une masse à sculpter. Or, c’est un pays avec des décors, des lumières, des gens et des accents. Tout est lié. En mystique, j’ai besoin de filmer des choses déjà connectées entre elles. C’est pour ça que je travaille avec des gens du pays, qui sont déjà chargés naturellement des lieux. Ça n’empêche pas de créer des personnages. »

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