Jacques Doriot, du poing tendu au bras levé

Avec « Jacques Doriot, le petit führer français », documentaire diffusé ce jeudi soir, sur France 3, Joseph Beauregard signe un éclairant portrait d’une figure passée du Parti communiste à la collaboration, assoiffée de pouvoir.

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Ce 22 février 1945, dans le Wurtemberg, en Allemagne, sous un ciel dégagé, deux avions anglais mitraillent à l’aveugle une Mercedes arborant un drapeau nazi. Les pilotes alliés ne savent pas qu’ils viennent d’abattre Jacques Doriot, en exil, qui devait alors rencontrer Marcel Déat pour un rendez-vous scellant le ralliement de son ennemi. Ennemi du même camp, celui de la collaboration. Une mort minable pour un type non moins minable.

Doriot, c’est dans les années noires de 1939-1945, une figure sombre, inscrite sur les traces d’Hitler et de Mussolini, dans un fascisme à la française, le fondateur du Parti populaire français et de la Légion des volontaires français (LVF), un tribun haineux. Et pourtant… Vingt ans plus tôt, il était l’étoile montante du Parti communiste français. Parcours terrifiant s’il en est, sinueux, chaotique, de voltes faces en marches en avant et plans tordus, démoniaques. Un parcours retracé dans ce documentaire de Joseph Beauregard, qui a déjà signé plusieurs films passionnants (Les Avocats du salopard et La Parole est aux gardes des Sceaux) : Jacques Doriot, le petit führer français, mêlant images d’archives et dessins, éclairant le portrait sans concession par nombre d’intervenants, journalistes et historiens (Laurent Kestel, Romain Ducoulombier, Guillaume Bourgeois, Frédéric Charpier, Olivier Dard, Laurent Joly, Jean-Marc Berlière).

© Politis

Né en 1898, Jacques Doriot est un enfant du prolétariat, fils unique d’un couple d’ouvriers. À 15 ans, il entre à l’usine, métallo à Saint-Denis, alors bastion industriel de la région parisienne. En 1917, à 19 ans, il est mobilisé, envoyé au front pour un baptême de l’horreur. Son engagement politique commence ici, entre révolte et désespoir. Décoré de la Croix de guerre, il repique au turbin et s’engage auprès des communistes. En 1921, il est envoyé à Moscou. Pour lui, c’est d’abord « une expérience d’exaltation », observe Romain Ducoulombier. A vingt-trois ans, il est déjà admis dans le gotha de la révolution mondiale. Il vivra deux années à Moscou, deux années fiévreuses. De retour à Paris, il est un bon élève, soumis aux ordres. A la tête des Jeunesses communistes, son talent d’orateur le distingue de beaucoup – il faut dire que sa haute toise en impose déjà.

Exclu du Parti en 1934

Aux législatives de 1924, il est élu. C’est le plus jeune député de France, insolent et provocateur, qui s’agite férocement dans l’hémicycle. C’est aussi, et surtout, ce qui ressort très vite dans ce documentaire, un ambitieux, prêt à s’allier aux socialistes, contre les ordres de Moscou. En 1928, il sauve son siège de justesse parmi la déroute des communistes aux législatives suivantes. Au congrès du Parti, il subit les foudres de ses dirigeants français, accusé d’opportunisme. Il est obligé de se rétracter publiquement, de faire son autocritique. Une humiliation « dévastatrice », relève Laurent Kestel. Doriot comprend qu’il ne sera jamais à la tête du PC, et va nourrir le goût amer de la revanche, jetant son dévolu sur la mairie de Saint-Denis, qu’il gagne en 1931. Tout en fréquentant assidument les cabarets parisiens et les restaurants gastronomiques – ce qui lui vaut de prendre 40 kilos rapidement.

Moscou ne voulant pas d’un Doriot à la tête du Parti, il s’éloigne peu à peu des lignes officielles, jusqu’à être exclu du Parti, en 1934. Au moment du Front populaire, la mutation est opérée. Il est ouvertement anticommuniste, et fonde le Parti populaire français (PPF). Enfin, lui, l’éternel numéro 2, est à la tête d’un parti, lequel se distingue pour ses militants par un serment de soumission au chef. Rien que ça. En 1937, il est révoqué de son mandat de maire pour prévarication. C’est une étape de plus dans sa radicalisation et sa conversion pitoyable. Jusqu’à faire l’éloge du régime hitlérien, chasser sur les terres de l’extrême droite.

De fait, c’est presque naturellement qu’en 1940 il se précipite à Vichy, se range du côté du Maréchal, avant de créer son propre journal, Le Cri du peuple (financé notamment par Pétain). Toujours ambitieux, mégalomane, dévoré de rancœurs, il ne recule devant rien pour séduire l’occupant, s’avancer dans la collaboration active, antisémitisme compris (entre 300 et 400 militants du PPF participent ainsi amplement à la rafle du Vel d’Hiv, donnant un coup de main à la police française). En 1942, il crée la Légion de volontaires français contre le bolchevisme (LVF), et endosse l’uniforme allemand, en sergent-chef qui n’a pas peur du ridicule. On connaît la suite.

Sans tomber dans la facilité d’une idée selon laquelle les extrêmes se rejoignent, c’est cet itinéraire d’une figure complexe, contradictoire et autoritaire, plongé dans la brinquebale des partis, qui est remarquablement rapporté ici, la figure aussi d’un raté, bouffi d’aigreurs, englué dans son opportunisme, ses ambitions et ses frustrations. Soit un film sur la folie du pouvoir. Mais relatée pas n’importe comment en termes de cinéma : racontée de façon moderne, au-delà d’archives inédites, par de jeunes historiens filmés face caméra, sobrement, une histoire qui réactualise parfaitement son sujet, portée par la musique de Samuel Hirsch et un montage dynamique, entrelardée de dessins de François Duprat pour évoquer un homme sans état d’âme, devenu un monstre car prêt à tout. C’est là alors que cette histoire ancienne nous parle d’aujourd’hui.

Jacques Doriot, le petit führer français, de Joseph Beauregard, jeudi 13 septembre, à 23h55, sur France 3. Et en replay sur le site de France Télévisions, jusqu’au 20 septembre.


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