Lobbys : La Macronie sous influence

Avec l’actuel président de la République et le gouvernement d’Édouard Philippe, la pénétration des intérêts privés au cœur du pouvoir atteint un niveau sans précédent.

L’automne est une saison particulièrement dense pour les lobbyistes. C’est là, à la faveur de l’examen de la loi de finances, qu’ils vendangent le fruit de l’entregent qu’ils ont longuement cultivé, qu’ils fourbissent leurs argumentaires et peaufinent les amendements prérédigés, pour faire passer, dans la discrétion de ces paquets budgétaires brumeux, les réformes dont rêvent leurs commanditaires.

L’examen du budget est aussi en train de devenir le moment d’une tradition nouvelle sous la Ve République : c’est là que sautent les ministres de l’Environnement. Delphine Batho avait été débarquée après avoir critiqué le « mauvais budget » arbitré par Jean-Marc Ayrault pour son second exercice (lire aussi ici). Au même moment du mandat suivant, Nicolas Hulot rend les armes après avoir perdu lui aussi trop d’« arbitrages », s’avouant désarmé face à « la présence des lobbys dans les cercles du pouvoir ».

La pénétration des intérêts privés au cœur du pouvoir n’est évidemment pas une question nouvelle. Les gros bonnets de ce jeu d’influence sont bien connus : grandes banques, industriels et patrons du CAC 40 déploient un arsenal d’outils de « relations publiques » et vouent des budgets colossaux à la défense de leurs intérêts. Les ministères entretiennent avec les groupes d’intérêts une relation « constante, au plus haut niveau [pour la préparation des lois] », avec des procédures finalement « assez transparentes vis-à-vis de l’ensemble des organisations », décrit un fonctionnaire.

Le métier d’influenceur s’est aussi progressivement organisé. Com’Publics, Médiation & Arguments, Séance publique… Des dizaines d’officines du lobbying ont pignon sur rue et se livrent une concurrence féroce pour vendre leurs services à des chefs d’entreprise inquiets au sujet d’un projet de loi qui menace leurs parts de marché ou des associations en tous genres. Leurs méthodes sont éprouvées : cibler les parlementaires fainéants, prompts à copier-coller une proposition d’amendement sans même parfois en corriger les fautes d’orthographe ; organiser des petits-déjeuners, salons d’affaires ou conférences thématiques – dites « clubs parlementaires » – pour mettre un client en lien avec des décideurs ; pondre des argumentaires qui font mouche. « On identifie le besoin du client, puis on dresse une “cartographie d’acteurs”, des députés, des ministres, des membres d’une administration ou des cabinets ministériels, raconte un lobbyiste qui préfère rester anonyme. Nous prenons ensuite les contacts nécessaires et formons le discours sous la forme d’“argumentaires”. »

Un lobby des lobbyistes a même été créé dès 1991 : l’Association française des conseils en lobbying (AFCL). Elle combat notamment la « tyrannie de la transparence » et fédère une profession dont la mission consiste, selon la définition figurant en annexe de sa première charte de déontologie, à « expliquer et faire valoir des intérêts particuliers susceptibles d’être lésés par une priorité accordée sans nuance à l’intérêt général ». Cette définition a, depuis, disparu de la charte déontologique de l’AFCL. Mais elle reste d’actualité, aux yeux de Pascal Tallon, directeur général de Boury, Tallon et associés, un des gros cabinets du secteur : « Le rôle du lobbyiste est de défendre les intérêts particuliers ; celui des hommes politiques, c’est de prendre les décisions pour l’intérêt général. »

C’est dans cette distinction que se situe le nœud du problème Macron. Car, depuis son accession à la tête du pays, plus que jamais, la frontière entre intérêt général et intérêts particuliers a volé en éclats. Le chef de l’État, lui-même ancien banquier d’affaires pour la banque Rothschild, a choisi l’ancien directeur du lobbying d’Areva, Édouard Philippe, comme Premier ministre (1). Une ancienne haute cadre de Veolia, Brune Poirson, débarque au secrétariat d’État à la Transition écologique pour flanquer Hulot. L’ancien patron du lobbying du géant de l’immobilier commercial Unibail-Rodamco, Benjamin Griveaux, prend la casquette de porte-parole du gouvernement et s’installe comme secrétaire d’État à l’Économie et aux Finances (2). L’ancienne DRH de Danone, Muriel Pénicaud, nommée ministre, réécrit le code du travail avec l’aide d’un directeur de cabinet, Antoine Foucher, qui officiait jusqu’alors comme directeur général adjoint du Medef en charge du social.

Conflits d’intérêts

La liste de ces transfuges, dont la carrière professionnelle zigzague entre public et privé, est sans fin. Sur 298 collaborateurs ministériels, 43 ont travaillé à un moment de leur carrière dans le lobbying selon un décompte de France Info. Une marque de fabrique assumée par Emmanuel Macron, qui était lui-même connu comme le principal relais des lobbys au sein de la précédente majorité. « C’était lui qui les recevait lorsqu’il était secrétaire général adjoint au cabinet du président de la République », témoigne un professionnel.

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