Parcoursup, l’école de la concurrence

La psychologue Christine Jarrige craint un renforcement des inégalités dans l’accès aux études supérieures et dénonce le démantèlement des services d’orientation.

Psychologue de l’Éducation nationale (PsyEN, ex-conseillère d’orientation-psychologue) en Seine-Saint-Denis depuis près de trente ans et membre du Snes-FSU, Christine Jarrige alerte sur les risques qui pèsent sur l’orientation. Les réformes du bac, du lycée et de l’entrée à l’université modifient le système en profondeur et perturbent les choix des bacheliers et des étudiants. En arrière-plan, la « loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel » va déléguer les missions d’information sur les métiers aux régions, faisant exploser le réseau à visée éducative des Dronisep (1) au profit d’une employabilité rapide et locale. De quoi renforcer l’image de l’élève entrepreneur de lui-même sacrée par Parcoursup.

En faisant disparaître la hiérarchisation des vœux et en multipliant les algorithmes locaux, Parcoursup a-t-il rendu plus aléatoire l’orientation des bacheliers ?

Christine Jarrige : Il faut d’abord bien distinguer orientation, élaboration du projet et affectation. Parcoursup a ajouté à la formulation des vœux des élèves une démarche comprenant une « fiche avenir », un CV et une lettre de motivation. Ces documents pouvaient s’accompagner, comme pour la filière droit, d’un exemplaire d’autoévaluation ou de cours universitaires en ligne. Ce qui a pu en décourager un certain nombre. Plus décourageant encore : le nombre de places et de demandes par formation était affiché. Mais ces chiffres étaient biaisés : ils portaient sur l’année dernière. En outre, en droit en Île-de-France, par exemple, les élèves avaient l’obligation de demander l’ensemble des sites, soit 13 établissements. Ce qui a multiplié d’autant le nombre de vœux, lequel était donc bien supérieur au nombre total d’élèves !

Les élèves ont-ils eu l’impression de participer à une sorte de concours ?

C’est ce qu’a développé la sociologue Annabelle Allouch sous l’appellation « élève entrepreneur de lui-même ». Chaque jeune doit montrer qui il est et ce qu’il est capable de faire, avec un sentiment de concurrence accentué par le fait de voir son nom grimper ou descendre sur des listes d’attente, quand il n’était pas accepté du premier coup. À 17 ans, c’est difficile. Tous n’en ont pas souffert de la même façon. Mais ce que le ministre a défendu comme un système d’information des élèves s’est révélé très intimidant, voire dissuasif pour beaucoup. Quand on voit qu’il reste des places dans des prépas prestigieuses, en Paces (première année commune aux formations de santé) ou en droit, on se dit que certains élèves n’ont pas osé. Il y a eu un effet d’autocensure évident, a fortiori pour des élèves moyens ou dont les familles ne sont pas très soutenantes, ou qui n’ont pas bénéficié d’un accompagnement.

Est-ce que ce sont effectivement les meilleurs élèves qui ont été pris en priorité ?

Comment le savoir puisque nous n’avons aucun chiffre officiel national ! C’est l’un des éléments qui nous ont le plus manqué. Hormis les données réunies par les responsables de filières ou par certains lycées, nous n’avons disposé d’aucune information fiable pour objectiver le fonctionnement de Parcour­sup et comprendre ce qui se passait. Sans compter ce qui a été bricolé à la hâte, parce qu’oublié dans un premier temps, sur le sort des élèves handicapés, ou le dispositif « meilleurs bacheliers », qui a été mis en place en juin, quand beaucoup avaient déjà rempli leurs dossiers.

Si on avait disposé d’indicateurs en temps réel, on aurait pu mieux anticiper certaines étapes de la procédure. Là, personne n’a pu élaborer de stratégie. Reste le problème de fond : le nombre de places dans le supérieur par rapport au nombre d’élèves. Avec des filières qui ne font pas le plein, comme chaque année. Un pourcentage de boursiers a été imposé à chaque département, mais les boursiers ont été classés. Et les taux de boursiers dans les filières parisiennes les plus demandées sont très inférieurs à ceux que l’on trouve en Seine-Saint-Denis.

Avez-vous vu des élèves renoncer à entrer à l’université ?

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