Conférence gesticulée : Culture au poing levé

Forme singulière de prise de parole publique conçue par Franck Lepage, la « conférence gesticulée » connaît un succès grandissant. La Ferme du Buisson, en Seine-et-Marne, lui consacre un festival.

Ils sont enseignants, éducateurs, sociologues, aides-soignants, ethnologues… Militants pour la plupart mais pas tous. Animés en tout cas par une colère, un désir d’exprimer une injustice dont ils ont été ou sont encore victimes ou témoins et de partager des savoirs qui, lit-on sur le site de l’association d’éducation populaire politique L’Ardeur, « ne sont pas légitimés par une instance universitaire ou par le CNRS », les conférenciers gesticulants sont aujourd’hui près de 300 à travers la France.

Franck Lepage n’aurait pu imaginer une telle postérité lorsque, en 2004, il déballe au théâtre des Carmes, à Avignon, son expérience d’animateur socioculturel et démonte les mécanismes de « la Culture avec un grand Q » à travers une analyse ouvertement bourdieusienne, posant les bases de son spectacle Inculture I, créé deux ans plus tard, et qui compte aujourd’hui plus de 600 représentations.

Né d’une blague de festival, le terme de « conférence gesticulée » circule d’abord dans les centres sociaux et associations où Franck Lepage est invité à expliquer pourquoi, de la culture tout court à Paris, il est passé à la culture des poireaux en Bretagne. Pourquoi, directeur des programmes à la Fédération française des maisons des jeunes et de la culture jusqu’en 2000, il a cessé de croire à la « démocratisation culturelle », « cette idée selon laquelle, en balançant du fumier culturel sur la tête des pauvres, ça va les faire pousser, vous voyez ? ». L’humour du premier conférencier gesticulant, son côté franc-tireur et sa parole fleuve – sa conférence peut durer entre deux et six heures – font tache d’huile. Ils séduisent des personnes de toutes professions et de tous milieux sociaux. Suscitent chez certaines l’envie de prendre à leur tour la parole.

Les motivations sont multiples. Pour le sociologue et économiste Bernard Friot, par exemple, qui présente sa nouvelle conférence gesticulée lors du week-end « Debout les mots ! » organisé par la Ferme du Buisson, à Noisiel, c’est d’abord le « souci de toucher un public plus large que celui des universités ». « Grâce à sa dimension ludique, la conférence gesticulée rend accessibles des savoirs qui peuvent être pointus », explique le chercheur, qui ne recule pas devant l’autocritique. En exposant dans son premier opus, intitulé « À quoi je dis oui » ou Comment retrouver la dynamique de notre histoire populaire, ce qui l’a mené à défendre l’idée d’un salaire à vie, Bernard Friot livre en effet une analyse des conditions matérielles, personnelles et institutionnelles qui l’ont conduit à formuler l’hypothèse en question. Il décèle dans son passé de doctorant les signes d’un mépris de classe inconscient. Entre deux poèmes d’Aragon, il endosse deux casquettes pour illustrer sa définition du « militant du dimanche ».

Comme son nom l’indique, la conférence gesticulée est une forme tout en contrastes. Entre intime et politique, savoirs froids (théoriques) et chauds (tirés de l’expérience), elle permet à Franck Lepage, dans Inculture I, de brandir son légume préféré en dégommant avec un plaisir manifeste quelques stars de l’art et du théâtre contemporains. D’introduire sa réflexion sur l’éducation populaire en disant d’un spectacle de Jan Fabre que, « si un type peut faire pipi par terre et que c’est subventionné par un ministre, c’est donc que c’est une démocratie. Un pays totalitaire n’encouragerait pas cela ! ». Ou d’exhumer le souvenir d’un metteur en scène des années 1980 qui, « dans sa vision, dans son acte créateur, a exigé pour sa pièce de théâtre d’avoir un plateau entièrement recouvert de marbre. Mais pas du marbre de chez Bricorama. Du marbre qu’on faisait venir d’Italie, un marbre très, très rare ». Pour finir par faire peindre du faux marbre sur le vrai !

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