Le Yémen et l’insensibilité au monde

Le sociologue Jean-Marc Salmon s'interroge sur l'indifférence internationale face à la situation au Yémen, même si le silence commence à craquer.

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De mauvais vents soufflent. Aux États-Unis et en Europe, les fuyards de la misère ou de la guerre sont malmenés et humiliés. Des murs sont érigés. Dans le Xinjiang, peut-être un dixième des hommes sont ramassés dans des camps de rééducation. Au Myanmar, sous les yeux impassibles d’un prix Nobel de la paix, des centaines de milliers de musulmans sont bannis dans des conditions épouvantables. En république démocratique du Congo, les régions orientales ont été livrées après les invasions des pays voisins à des bandes meurtrières – peut-être cinq millions de morts en une vingtaine d’années, qui sait ? En Syrie, où plus d’une personne sur dix a pris le chemin de l’exil, la guerre civile n’est pas fini. Et au Yémen, reviendrait, cette année, la palme de l’horreur, si l’on en croît Kate Gilmore, la haute-commissaire adjointe de l’ONU aux droits de l’homme : « la plus grande catastrophe humanitaire dans le monde » !

Et cependant, les réactions sont timorées. Sous la plume d’Adriano Sofri, qui, dans sa jeunesse organisait de vastes manifestations contre la guerre du Viet-Nam, les conflits du Yémen sont « une guerre oubliée ». L’expression fait mouche car des images, il y en a abondamment, des photos de victimes, des vidéos de leurs frères et de leurs parents en larmes aux funérailles ou capturant leur regard sec détaillant les débris où l’être aimé a vécu sa dernière seconde, peut-être pour intégrer leur deuil.

Tant de clichés et de vidéos des malheurs du monde et tant d’indifférence. Quelle disjonction !

On pouvait espérer de la mondialisation de l’information, une conscience au monde. Il n’en est rien. Peut-être faut-il retravailler un paradoxe que Cornelius Castoriadis aborda à quelques reprises, celui où il contrastait l’interdépendance croissante des relations humaines et le repli sur la vie privée. Simultanément branchés sur le monde et cependant distants ?

On a soutenu au XXe siècle que l’image avait une force supérieure à l’écrit. Dès 1922, un journaliste célèbre, Walter Lippmann écrivait : « Les photographies ont aujourd’hui sur l’imagination le type d’autorité qu’avait hier le mot imprimé, et avant-hier la parole. Elles semblent être totalement réelles. » Et, cependant, un siècle plus tard, au moment où les visuels et les écrans ont pris le dessus sur les imprimés, l’image a perdu cette force. Elle a migré du registre de la véridicité vers celui du spectacle et de l’entertainment. Les suspicions du sens des visuels, de leurs manipulations se télescopent à la saturation des scènes violentes, depuis les actualités jusqu’à la fiction – trop, ce serait trop – rejetant le spectateur à distance ? Coupant les fils de l’empathie ? À coup sûr, confortant la privatisation de la vie.

Par contrecoup, les caractères alphabétiques reprendraient-ils de l’influence? Le rapport de l’ONU sur le mépris des droits de l’homme par les belligérants au Yémen, publié le 28 août, fonctionna comme l’analyse et le commentaire des images émotionnelles de la destruction d’un bus, le 9 août, par une bombe aérienne et où on dénombra 51 morts et 79 blessés, des enfants revenant d’un centre aéré.

Alors, le Pentagone toussa – « concerned ».

Alors, le royaume saoudien et les Émirats arabes unis échouèrent à enterrer l’enquête de l’ONU au Yémen, laquelle vient d’être prorogée.

Alors les médias, des deux côtés de l’Atlantique, le New York Times, Mediapart, Le Monde, etc., traitèrent les questions posées par les ONG de droits de l’homme : qui arme les belligérants ? En quoi ce commerce est-il contraire au droit international ? Pourquoi cette hypocrisie complaisante des grandes puissances occidentales qui vendent des bombes lasers de haute précision ? Qui ravitaille en vol les avions qui bombardent aussi des cibles civiles ? Qui soupèse de près les prouesses guerrières de nouveaux chars engagés pour la première fois dans un conflit ? Qui veille de très près aux tirs des canons qui peuvent pilonner la bande frontière yéménite jusqu’à quarante kilomètres de la frontière saoudienne ?

Le dispositif de censure et de silence, qui fit du Yémen une « guerre oubliée », commence à craquer. L’implication des dirigeants britanniques et espagnols, américains, français devient visible. Peut-elle devenir un enjeu dans nos contrées, où l’attraction à la vie politique reste forte, au moins en Espagne, aux États-Unis et au Royaume-Uni ? L’insensibilité aux malheurs du Yémen pourrait-elle céder à une empathie pour les civils ?


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