L’histoire populaire, un projet collectif

Les historiennes Laurence De Cock et Mathilde Larrère inaugurent ici une nouvelle chronique bimensuelle tournée vers les oubliés du « roman national ». Une mise en lumière des dominations et un outil d’émancipation.

Quelle histoire entend-on le plus dans l’espace public ? Celle des grands hommes, des rois, de la civilisation française, de la grandeur de la nation française… Disons le mot : le roman national. Un roman assis sur des décennies de travaux universitaires, qui refuse aux gens ordinaires le récit de leur histoire mais s’impose dans les ouvrages racoleurs d’un Stéphane Bern, d’un Lorànt Deutsch, pire encore d’un Éric Zemmour, et s’invite dans les programmes scolaires en cours de révision.

Pourtant, une autre histoire est possible, souhaitable et même nécessaire, celle à laquelle nous voudrions consacrer la rubrique historique que nous ouvrons aujourd’hui. Ne vous méprenez pas : il ne s’agira aucunement de remplacer un roman national (de droite) par un autre (de gauche), mais de donner à voir l’histoire comme reflet des avancées de la recherche (ses apports, ses débats et ses doutes), et se voulant profondément émancipatrice, c’est-à-dire à rebours de tout endoctrinement, de quelque bord qu’il soit.

La France au miroir des histoires populaires

L’expression « histoire populaire », qui fait mouche aujourd’hui – on a même vu paraître une excellente Histoire populaire du football (1) –, est assez récente. Elle s’est imposée à la suite du grand ouvrage pionnier de l’Américain Howard Zinn, L’Histoire populaire des États-Unis, publié en 1980, traduit en français en 2002 par les éditions Agone. Le livre, qui a rencontré un immense succès, se place à rebours des grands récits traditionnels des pères fondateurs pour donner la parole aux dominés, aux sans-voix de l’histoire, à ceux d’en bas. L’expérience revisite les poncifs en donnant notamment à voir les souffrances, les résistances et les luttes des populations amérindiennes et afro-américaines. Elle s’inscrit dans le prolongement des travaux de l’historien britannique Edward P. Thompson sur la classe ouvrière anglaise (2) et de son « histoire par en bas », elle aussi soucieuse d’exhumer « les voix héroïques des vaincus de la postérité ».

Depuis longtemps, les éditions Agone nourrissaient le projet d’un pendant français à cette histoire populaire. L’ouvrage a été commandé à l’historien Gérard Noiriel il y a près de dix ans. Ce dernier est un historien spécialiste de l’histoire sociale, de l’immigration et des discriminations. Sa position est très originale dans le champ des historiens : engagé, animé par une mission d’éducation populaire, il raconte souvent que sa propre origine populaire guide sa volonté d’articuler la recherche et le projet d’émancipation.

Mais le projet d’une histoire populaire de la France prend du retard, trop ambitieux et interrompu par le gros travail de Noiriel sur le clown noir Chocolat ; et l’historienne Michelle Zancarini-Fournel propose en 2016 un sujet a priori comparable à La Découverte, une remarquable synthèse (d’un millier de pages), Les Luttes et les Rêves, sous-titrée « Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours ».

Les luttes et les rêves

Spécialiste de l’histoire des femmes, directrice de la revue Clio, consacrée aux études historiques sur le genre, Michelle Zancarini-Fournel a également produit un grand nombre de travaux dans lesquels elle retrace l’itinéraire des révolté·e·s, bien souvent vaincu·e·s, plus encore oublié·e·s. Le titre, tiré d’un poème de Victor Hugo, est en lui-même tout un programme. Loin d’apparaître comme des victimes et éternel·le·s perdant·e·s de l’ordre social et politique, minorités et minorisé·e·s sont présenté·e·s comme autant de militant·e·s porté·e·s par des aspirations politiques et sociales, capables de s’auto-organiser et de se dresser contre les obstacles juridiques et politiques.

Révoltes serviles, combats féministes, mobilisations en faveur des droits des homosexuel·le·s, soulèvements anticoloniaux, mouvements pour les droits des prisonniers, sans-papiers, sans-terre, antiracistes, antifascistes, suffragettes, femmes battues… Autant d’événements que Michelle Zancarini-Fournel sort de l’ombre et remet dans la perspective d’une longue durée, approche nécessaire pour tisser des liens entre les luttes du passé, du présent et peut-être du futur. Car l’ouvrage s’ouvre sur l’année 1685, celle du Code noir, qui encadre et légitime la pratique de l’esclavage dans les colonies françaises, mais aussi celle de la révocation de l’édit de Nantes, qui exclut les protestants de la communauté nationale et les voue à une répression féroce. Il se clôt sur les émeutes de 2005 dans les banlieues françaises à la suite du décès de Zyed Benna et Bouna Traoré, choix motivé, selon l’historienne, par leur inscription dans la longue histoire des émeutes urbaines et leur caractère postcolonial.

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