Dossier : Intelligence artificielle : Cheval de Troie du techno-libéralisme

Quand l’industrie préempte le progrès

Omniprésents dans la recherche, les géants du numérique exercent une mainmise sur le secteur de l’intelligence artificielle et confisquent toute possibilité de débat démocratique.

Dans une gare, disait Emmanuel Macron en inauguration de la Station F, « on croise des gens qui ont réussi et des gens qui ne sont rien ». Dans cette ancienne friche ferroviaire ripolinée en centre névralgique de la « tech » française, au cœur de Paris, on croise aussi quelques mastodontes de l’industrie du numérique. Microsoft, Facebook, Amazon, Google… Des noms qui planent sur le campus de 34 000 m², et ses 1 034 start-up dédiées notamment à l’intelligence artificielle (IA).

Un an et demi après son lancement, la pépinière imaginée et (en grande partie) financée par Xavier Niel est un indéniable succès d’estime. Tout le monde veut en être. 11 271 candidatures en un an, dont 9 % sélectionnées, rapporte Challenges dans une récente enquête (1). Les investisseurs ont suivi avec gourmandise (2), et le culte de cet antre de la disruption attire des touristes du monde entier. Les visites guidées organisées deux fois par semaine affichent complet.

L’envers du décor commence pourtant à poindre : un environnement socialement dur – 35 % des résidents ne s’octroient aucun salaire et 15 % se paient moins que le Smic, alors que la moitié d’entre eux passe plus de dix heures par jour sur place (source Station F) – où les rares exemples de réussite vont irrémédiablement de pair avec les grands noms de l’industrie du numérique. Les huit start-up qui ont touché le Graal, se faire racheter par plus gros qu’elles, étaient en effet incubées dans les programmes des grands groupes hébergés à la Station F, note Challenges.

Voilà l’horizon promis par l’« écosystème français » : des projets de recherche largement imbibés de deniers privés, à grand renfort d’aides publiques, qui caressent le secret espoir d’être aspirés et couverts d’or par un des Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft). Ce modèle est celui qui prévaut partout dans le monde, dans la course de vitesse internationale engagée pour faire éclore la nouvelle Silicon Valley de l’intelligence artificielle. Les États-Unis, la Corée du Sud et le Royaume-Uni déploient des programmes ambitieux de recherche adossés sur les entreprises privées, tandis que Montréal tente de s’ériger en « pôle mondial de l’IA ». Des centres de recherche au carrefour du privé et du public ouvrent aussi au Japon, et les Émirats arabes unis ont créé le premier ministère de l’Intelligence artificielle. La Chine se distingue par la stratégie la plus volontariste, mais également la plus fermée, en investissant 5 milliards de dollars par an dans l’IA et en déployant une armée de chercheurs dans l’analyse sémantique, qui revêt des attraits certains en matière de surveillance de masse.

Mais tous ces programmes sont sans commune mesure avec ceux engagés par les entreprises privées elles-mêmes. Amazon a consacré en 2017 plus de 16 milliards de dollars à la recherche et développement, suivi de près par Alphabet, la maison mère de Google (14 milliards), et Intel (13 milliards). Ces géants du numérique, qui profitent des flous juridiques pour s’exonérer de l’impôt, investissent donc chacun trois fois plus d’argent que les États les plus volontaristes.

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