Farouk Mardam-Bey : « La situation échappe à Bachar »

Coauteur d’un ouvrage qui vient de paraître, Farouk Mardam-Bey dresse un état des lieux de la crise syrienne après plus de sept ans de conflit.

Aidé par ses alliés russes et iraniens, Bachar Al-Assad a réussi à se maintenir au pouvoir en Syrie et à l’emporter militairement contre la rébellion sur le terrain. Mais, comme l’analyse ici Farouk Mardam-Bey, sa victoire est très partielle dans un pays occupé par quatre puissances étrangères et presque totalement détruit.

Vous insistez beaucoup dans votre livre (voir encadré ci-contre) sur l’appartenance confessionnelle des Assad, qui a joué un grand rôle dans l’accession au pouvoir et le maintien de Bachar…

Farouk Mardam-Bey : Avant même l’arrivée au pouvoir d’Hafez Al-Assad, en 1970, la tendance à profiter de l’Asabiya – l’esprit de corps confessionnel – était déjà marquée chez les baasistes qui ont fait le coup d’État de 1963. On parlait alors des « officiers alaouites ». Pour asseoir son régime, Hafez Al-Assad a eu recours au même procédé. Il a « alaouisé » la hiérarchie de l’armée. Il a créé une milice de 50 000 hommes confiée à son frère, qui avait recruté essentiellement chez les alaouites. Il faut dire que cette communauté était cimentée par d’anciens souvenirs de discriminations sous les Mamelouks et les Ottomans. Mais Hafez y a aussi fait le ménage, jetant même en prison son frère d’armes, Salah Jedid, mort derrière les barreaux. Il a ensuite élargi son pouvoir en assujettissant l’appareil religieux sunnite.

Une partie de la gauche française reste dans l’illusion de l’idéologie sociale du parti Baas. Qu’en est-il en réalité ?

Le parti fondé en 1947 a réussi à avoir une base sociale assez importante dans les campagnes, mais aussi dans certaines classes urbaines et chez les étudiants. C’est au départ un parti nationaliste au sens de la nation arabe unie par la langue, avec une influence fasciste, sauf pour les fondateurs Michel Aflak et Salah Al-Bitar. Mais les mots d’ordre « unité, liberté, socialisme » sont évidemment très attrayants. En fait, avec Hafez, on est vite arrivé à un moment où le parti Baas a dirigé la société et l’État, et à un régime calqué sur ceux d’Europe de l’Est. Puis, peu à peu, entre 1973 et 1980, la personne d’Hafez Al-Assad est devenue sacrée et placée au-dessus de tout. Mais parler de « socialisme » était toujours très porteur.

L’idée persiste aussi que Bachar, à son arrivée au pouvoir, en 2000, a libéralisé le système…

Il a libéralisé au sens économique, mais qu’a-t-il fait politiquement ? Il a autorisé des clubs de discussion, mais ceux-ci ont dépassé ce qu’il pouvait imaginer. Ils se sont multipliés et, surtout, on a commencé à parler de ce qui était interdit : le massacre de Hama en 1982 (1), le confessionnalisme, la personne d’Assad. Et des demandes de réformes ont commencé à s’exprimer. Bachar a parlé de réformes économiques et administratives, mais des pétitions affirmaient que cela n’avait aucun sens sans réforme politique. Dès 2001, excédé, il a arrêté ces clubs. Ça ne l’empêche pas de continuer à parler de démocratie, mais il philosophe sur le sujet : « Qu’est-ce que la démocratie ? Ce n’est pas les élections, ni la liberté de la presse… »

Pour la droite française, Bachar est le protecteur de la minorité chrétienne.

Il est vrai qu’il y a un sentiment de peur profond et sincère chez beaucoup de chrétiens. À cela, plusieurs raisons. Peu à peu, la proportion de chrétiens a diminué. Ils étaient 15 % en 1946 et ont bénéficié d’une sorte de discrimination positive en échange d’un soutien politique. En 2011, ils étaient estimés à moins de 5 %. Pour des raisons démographiques, mais aussi parce que les jeunes chrétiens ont émigré, surtout vers le Liban, car ils travaillaient dans des professions liées à l’économie libérale. Ils ont évidemment été inquiétés par l’islamisation de la société. Au moment du soulèvement de 2011, ils ont pensé que mieux valait un régime dur, dictatorial et corrompu que les islamistes.

Est-il vrai que Bachar fait barrage au jihadisme et au terrorisme ?

D’abord, il faut rappeler que le régime a souvent lui-même utilisé le terrorisme. Pas toujours islamiste, mais parfois. Il a soutenu des mouvements anti-Arafat, notamment Abou Nidal (2). Par ailleurs, soutenir des mouvements jihadistes n’a jamais posé de problème à Hafez. Quant à Bachar, dès 2003, il a envoyé des jihadistes, parfois d’Al-Qaida, en Irak, où ils ont fait des ravages. Le message était à destination des Américains : n’essayez pas de faire en Syrie ce que vous faites en Irak. Après le soulèvement de mars 2011, et dès le mois de juin, il a libéré des chefs jihadistes qui ont mis la main sur des zones libérées. Abu Mohammed Al-Joulani (3), qui est aujourd’hui à Idlib, est l’un d’eux. Ils ont été libérés pendant que le régime arrêtait les démocrates et les liquidait.

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