Dossier : Audiovisuel public : La réforme qui rapetisse l’écran

Une réforme qui zappe l’emploi

Annoncée depuis plus d’un an, la refonte de l’audiovisuel public voulue par le gouvernement se dessine sous les couleurs de l’austérité.

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Dans la réforme de l’audiovisuel public (annoncée en 2017), quand Franck Riester a succédé à Françoise Nyssen au ministère de la Culture, on en était là : une coupe budgétaire, d’ici à 2022, de 160 millions d’euros pour France Télévisions (sur un budget total de 2,8 milliards d’euros, recettes commerciales comprises), de 20 millions pour Radio France, d’environ 2 millions pour Arte et de 8 millions répartis entre France Médias Monde et TV5 Monde ; la suppression des chaînes France 4 et France Ô, basculant sur le numérique, et dont nombre de programmes seraient diffusés sur les autres chaînes du groupe ; l’instauration d’une présidence commune à l’ensemble de l’audiovisuel public pour chapeauter France Télévisions, Radio France, l’INA et France Médias Monde (soit une BBC à la française que dirigerait volontiers Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, secondée par Sibyle Veil, PDG de Radio France) ; la nomination des présidents de chaque groupe non plus par le CSA mais par un conseil d’administration propre, les « Sages » perdant ainsi leurs prérogatives ; et enfin le rapprochement de France 3 et de France Bleu. En septembre, par ailleurs, Françoise Nyssen se disait favorable à une extension de la contribution à l’audiovisuel public, c’est-à-dire la redevance, à tous les foyers. Selon les calculs, cet élargissement représenterait entre 100 et 150 millions d’euros supplémentaires pour l’État. En 2017, la redevance (139 euros par foyer) a rapporté 3,2 milliards d’euros, dont 66 % à France Télévisions.

Auparavant, le 19 juillet, Delphine Ernotte déclarait aux Échos qu’il ne fallait pas résumer « cette réforme aux économies ». Ça en a pourtant l’air, et à tous les étages, de la redevance à la suppression de deux chaînes. D’autant que la présidente ajoutait : « Avec le glissement naturel qui existe dans chaque entreprise et les investissements supplémentaires de 100 millions d’euros que nous devons faire dans le numérique, c’est un effort de l’ordre de 400 millions d’euros que devra faire France Télévisions, soit près de 15 % de nos ressources ».

Dans ce même entretien, Delphine Ernotte ne semblait pas trop affectée par le projet de réforme. Ni par la suppression de France 4 et de France Ô, parce que « notre métier passe de diffuseur à éditeur de programmes, et c’est pour cela que nous ne pouvons pas garder autant de chaînes linéaires ». Ni par le risque de suppressions d’emplois : entre 2012 et 2018, les effectifs de France Télévisions ont été réduits de 10 %, « soit 800 personnes, en particulier en ne remplaçant pas un départ en retraite sur deux. On sait qu’il y a encore des efforts à faire ». En 2017, le groupe comptait 9 840 équivalents temps plein.

Début octobre, un rapport de plusieurs députés, sous l’égide d’Aurore Bergé, députée LREM des Yvelines, avançait une quarantaine de propositions « pour une nouvelle régulation de l’audiovisuel à l’ère numérique ». Une régulation nettement libérale. Parmi les propositions, un renforcement de la loi Hadopi pour lutter contre le piratage ; l’autorisation d’une publicité géolocalisée dans le cadre d’une expérimentation de dix-huit mois ; la possibilité pour les chaînes de diffuser des films tous les jours de la semaine ; une extension de la redevance à tous les foyers ; la suppression de la publicité sur France 5 et sur les antennes de Radio France.

À l’annonce du remaniement ministériel, le 16 octobre dernier, le projet de réforme, maintes fois reporté, est quasiment prêt. À vrai dire, pas vraiment ficelé Rue de Valois, mais plutôt par Alexis Kohler, secrétaire général de l’Élysée. Le nouveau ministre de la Culture, Franck Riester, se veut un spécialiste de l’audiovisuel public. Il a été membre de la commission des Affaires culturelles, rapporteur des projets de loi Hadopi 1 et 2 sur la propriété intellectuelle. C’est aussi un politique amateur de jeux et de divertissements à la télévision, et favorable à la suppression de toute forme de publicité sur le service public. Confirmant les coupes budgétaires, le 23 octobre, sur France Inter, il prônait un partenariat entre France Télévisions et Radio France, « en mutualisant les moyens pour mobiliser le maximum de ressources ». Quelques jours plus tard, le ministre annonçait que d’ici à trois ans, quand sera supprimée la taxe d’habitation, à laquelle la redevance est adossée, celle-ci prendra une autre forme, tenant compte « de la façon dont les Français ont accès à leurs contenus d’audiovisuel public ». Dans le viseur, bien sûr, les consommateurs de programmes sur ordinateurs, tablettes et smartphones.

Dans l’ensemble, c’est la même ligne de conduite qui se dessine pour cette réforme. Côté syndical, l’inquiétude se porte sur la mutualisation des moyens. Même si l’on n’a pas attendu ce gouvernement pour voir des antennes de France Bleu collaborer avec celles de France 3 sur l’info, pour des émissions politiques ou sportives communes. « Cela n’est pas nouveau, analyse Véronique Marchand, journaliste, secrétaire générale adjointe du SNJ-CGT et déléguée syndicale centrale CGT à France Télévisions_. On y est donc favorables, et même à ce que ce soit plus régulier, à condition que ce soit en plus de ce que l’on fait déjà, et non pas à la place. Car dans l’audiovisuel public, quand on parle de “mutualiser”, cela signifie diminuer. Le risque est d’aboutir à un appauvrissement. Or, il faut que ce soit un “mieux” et pas un “moins”. On doit imaginer faire mieux, et pas au détriment de l’emploi »._

L’emploi : la préoccupation principale. « Parce qu’en fin de compte, rappelle Véronique Marchand_, ce sont les salariés qui devront faire des efforts en travaillant plus et en étant probablement payés moins, puisque ces coupes budgétaires vont nécessairement toucher la fabrication des programmes. On retrouve là l’adage libéral selon lequel on peut toujours “faire mieux avec moins”. » Or, la télévision est d’abord une industrie de main-d’œuvre et de matière grise. « Il ne s’agit pas seulement de technologie et d’appuyer sur un bouton. D’un côté, on aura des téléspectateurs frustrés par la baisse de qualité des programmes et, de l’autre, des salariés qui souffriront en termes de temps de travail, de rémunération et d’emplois supprimés. On sait déjà que les CDD payeront un lourd tribut, avant qu’on ne s’attaque aux CDI. On peut s’attendre à un plan massif de licenciements qui ne dira sans doute même pas son nom. » Jusque-là, Delphine Ernotte s’en défend, indiquant qu’« il n’y a pas encore de business plan »_. Pas encore. Mais a-t-on déjà vu une réforme sans baisse des effectifs ni une altération des programmes ?


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