Violences policières ordinaires

Dans un documentaire exceptionnel, « Police, illégitime violence », diffusé ce lundi 12 novembre, Marc Ball dresse le tableau des fractures entre les jeunes populations et les représentants de l’ordre.

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C ’est un contrôle de police. Quand on dit contrôle de police, c’est contrôle de police ! Point barre. Ici, on est dans un État de droit, c’est la République française. Un contrôle de police, on se tait et on obéit. Point barre ! » La femme flic se veut autoritaire et ne mâche pas ses mots. Ça se passe un soir tard, ou une nuit, dans un quartier populaire de Paris, dans une petite cité HLM du XIIe arrondissement.

Les adolescents de la cité se plaignent du harcèlement d’une brigade de police. Cela dure depuis des années. Contrôles répétés, palpations systématiques, insultes, violences physiques… Ce n’est jamais qu’une bande de branleurs qui passe son temps à jouer au Uno et au foot. Ce sont d’abord les éducateurs du coin qui reçoivent les doléances de ces ados de 14 ou 15 ans. Après un énième contrôle, qui se termine dans les coups et au poste, habitants du quartier et militants associatifs incitent les jeunes victimes à porter plainte collectivement pour violence aggravée sur mineurs. Difficile démarche quand on craint des représailles.

Suite à la plainte, le procureur de Paris demandera que la brigade de police concernée soit équipée d’une caméra lors de ses rondes. En février 2018, le procès est ouvert. C’est la première fois qu’une plainte collective pour violence policière est portée devant la justice. Faute de preuves suffisantes, le procureur de la République ne retient que trois faits sur quarante-quatre demandés. Les policiers nient, eux qui sont en place pour éradiquer « l’insécurité », maîtriser des sujets jugés officiellement « indésirables ». C’est pourtant bien les policiers qui se comportent ici comme des délinquants. Trois policiers sont condamnés à une peine de cinq mois de prison avec sursis. Tous font appel, cependant que le tribunal pointe la responsabilité collective du commissariat. La caméra n’en suivra pas moins le collectif du quartier.

Partant de cette affaire, et recourant aux images filmées par les victimes ou leurs proches avec leur téléphone portable, Marc Ball rend compte ici de la fracture entre une jeunesse et la police. Le manque de confiance d‘un côté, les abus de l’autre. En recueillant sobrement les témoignages des mômes et les échanges des habitants. Foin de spectacularisation dans cette réalisation rare, remarquablement construite, qui s’attache aussi à la parole de policiers (et ce n’est pas le moindre des volets courageux et délicats du film) qui ont bien conscience d’avoir perdu le lien avec la population, livrent les difficultés d’un boulot ingrat. Faute d’effectifs suffisants, faute de proximité, au profit de statistiques et de chiffres toujours revus à la hausse, encourageant les abus. Reste qu’un « policier qui fait bien son travail est invisible », observe Erik Blondin, ancien gardien de la paix, l’un des rares à avoir depuis longtemps dénoncé les dérives de certains de ses collègues. Ces policiers qui font bien leur travail, ils représentent sans doute 80 % du corps du métier. Restent les autres…

C’est dans ce sens-là que Marc Ball élargit son cadre, au-delà du seul cas du XIIe arrondissement de Paris, égrenant nombre de victimes en France (jusqu’à Adama Traoré, et d’autres cas moins connus), pour dresser le tableau d’une incompréhension générale, où chaque camp est replié sur lui-même. Évitant aussi tout manichéisme. C’est bien la réussite du film.

© Politis


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