Dégagisme sans frontières

Les gilets jaunes font écho aux mouvements anti-système éclos dans le monde ces dernières années. Et dans une vingtaine de pays, des protestataires ont adopté le même signe distinctif.

La France est-elle promise à tomber entre les pattes d’un Salvini ou d’un Trump ? Spontanée, imprévue, populaire, insaisissable, imprévisible, l’irruption des gilets jaunes, qui a secoué le pays comme nul autre mouvement depuis Mai 68, ne manque pas d’évoquer des mouvements comme Cinq étoiles ou les Tea Party, qui ont trouvé en Italie et aux États-Unis une récompense politique en accédant aux plus hauts échelons de l’exécutif.

On n’en est pas là en France, et les comparaisons trouvent rapidement leurs limites, qu’il s’agisse des revendications ou des contextes nationaux. Il n’en reste pas moins que les multiples colères qui se sont manifestées ces dernières années dans le monde présentent de vraies similitudes. La mieux partagée : le rejet farouche du théâtre politique en place, et la contestation d’un pouvoir établi que se partagent des partis traditionnels, les élites économiques et même les syndicats depuis des décennies. Les « Macron démission » font écho aux « Dégage Ben Ali » tunisiens, aux « Que se vayan todos » argentins ou espagnols, aux « Vaffanculo » italiens.

Cette vague se lève à pleine puissance contre les dictateurs du monde arabe avec la Révolution de jasmin de 2011 en Tunisie. Cependant, le « dégagisme » a aussi pris corps au sein des démocraties. Le terrible hoquet populiste qui a porté le Brésilien Bolsonaro au pouvoir, bien plus qu’un soulèvement d’extrême droite, traduit le rejet d’une classe politique, droite ou gauche pêle-mêle, corrompue ou incapable d’en finir avec la violence et l’insécurité. La présidentielle états-unienne bascule en faveur de Trump en 2016 non pas grâce à l’électorat classique des républicains, mais sous la poussée d’une population rurale déclassée que les intelligentsias urbaines ignorent volontiers. Plusieurs pays de l’Europe de l’Est (Hongrie, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie) s’en sont remis à des leaders populistes, sur fond d’espoirs économiques déçus et de sentiments nationalistes attisés par la « menace » d’invasions de migrants.

Nouveauté : les vieilles nations occidentales, qui se pensaient à l’abri de telles déstabilisations, sont prises dans la tourmente. En Europe, on enregistre le fort recul, et parfois l’effondrement, de droites et de gauches classiques qui se voient reprocher, dans le même sac, l’incapacité à résoudre les problèmes du quotidien, la distance et le mépris envers le peuple, la confiscation du pouvoir. Si la montée des partis d’extrême droite est une constante, en Grèce, c’est la coalition populiste gauche-écolo Syriza qui a tiré profit des manifestations anti-austérité du printemps 2011. À l’image des indignados, apparus à Madrid au même moment, dont est issu le parti Podemos, et qui connaîtront une belle descendance dans le monde. Le parallèle avec les gilets jaunes s’impose : occupation des places en Espagne, des ronds-points en France ; multiplicité des revendications – contre les politiques d’austérité et les expulsions immobilières en Espagne, la perte de revenus et la fiscalité injuste en France – ; et pour une démocratie directe, des deux côtés.

Le Brexit illustre aussi ce « dégagisme » contemporain. Il s’agissait de repousser l’Union européenne, ersatz d’une mondialisation qui se joue des destins, accusée à tort ou à raison d’être responsable de tous les maux – paupérisation, ponction fiscale, immigration incontrôlée, etc. Mais les Brexiters, qui se recrutent majoritairement chez les left-behind (laissés-pour-compte) de l’économie libérale britannique, sanctionnent aussi lourdement les partis politiques traditionnels. Et d’abord les conservateurs pris à leur manipulation, qui n’avaient jamais pensé que leur référendum opportuniste, aubaine pour le parti nationaliste et anti-immigration Ukip, puisse aboutir au « leave ».

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