Dossier : Drogues : Pourquoi ça coince en France ?

Derrière l’écran de fumée, une guerre sociale

Des policiers, des magistrats et des associations dénoncent une politique répressive qui a surtout pour effet de stigmatiser les quartiers populaires, au détriment de la santé publique. Enquête.

Tout commence par un contrôle. Dans le mauvais quartier au mauvais moment, avec la mauvaise couleur de peau ou la mauvaise tenue. Un joint dans la poche ou une barrette de shit dans la sacoche. Délit sans victimes, le coupable sous la main, une affaire promptement bouclée par un rappel à la loi, un sursis, voire de la prison ferme. Quelles sont les conséquences de la loi du 31 décembre 1970, l’une des plus sévères d’Europe en termes de répression de l’usage et du trafic de stupéfiants ? Des populations des quartiers populaires érigées en ennemis de l’intérieur, mais aussi des policiers et des magistrats débordés, du fait d’une politique vaine mais sans cesse durcie et agitée de façon démagogique par les gouvernements successifs depuis cinquante ans. Voilà le visage de la guerre faite aux consommateurs de stupéfiants en France.

Des associations d’usagers aux magistrats, et même certains agents des forces de l’ordre, nombreux sont ceux qui veulent rouvrir le débat. Dépénalisation, légalisation, régulation du marché… Les solutions et les avis divergent. Mais, pour tous, sortir de l’impasse d’une inflation répressive nécessite de dépasser certaines idées reçues. Ainsi, l’usage de stupéfiants doit avant tout être envisagé sous l’angle de la santé publique.

« Penser la police comme un remède à ce phénomène relève de l’illusion », dénonce Olivier (1). Quinze années de service dans les quartiers parisiens sujets aux trafics ont convaincu ce policier : « Au début de ma carrière, je ne voulais pas entendre parler de légalisation. Mais, si nous continuons à nous focaliser sur les consommateurs, la lutte ne pourra pas être victorieuse. » L’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) estime en effet que 17 millions de Français ont déjà expérimenté le cannabis, dont 5 millions en 2017. Pierre, officier de police judiciaire (OPJ) spécialisé dans la lutte contre les stupéfiants, abonde en ce sens : « C’est comme vouloir vider l’océan à la petite cuillère. »

Ce sentiment d’inutilité des agents de terrain devient source de mal-être au travail, voire de défiance. Katia Dubreuil, présidente du Syndicat de la magistrature, le confirme : « Lorsque je travaillais au parquet, je discutais souvent avec des enquêteurs. Pas un seul ne se satisfaisait de ce système. » Au sein des commissariats, le sujet ne constitue plus un tabou. « Tout le monde en parle, mais certains ont du mal à se positionner », confirme Pierre. L’OPJ reconnaît un blocage : « Ils ont peur de la légalisation. Peur du consommateur à tous les coins de rue. Et peur d’y voir un abandon, un échec. »

Politique du chiffre

Autre figure chimérique du débat : l’usager comme informateur potentiel pour remonter les réseaux clandestins à la source. Selon un rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, le nombre d’affaires pour usage simple a été multiplié par sept entre 1990 et 2010. Inversement, sur l’ensemble des personnes interpellées, la part de dealers est passée de 7,1 % à 3,2 % entre 2012 et 2016. « Les interpellations de consommateurs ne font pas bouger les trafics », résume Bénédicte Desforges. Co-fondatrice du collectif Police contre la prohibition, cette ex-lieutenant de la police nationale veut déconstruire ce fantasme : « Si les clients connaissaient l’identité des revendeurs et s’il n’y avait pas autant d’intermédiaires, les grands trafics n’existeraient pas. C’est du bon sens ! »

Katia Dubreuil pointe une autre entrave à tout changement : « Les policiers dépendent des instructions données, des résultats politiques à afficher. » L’indéboulonnable « politique du chiffre ». Instauré à partir de 2006 par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, le système permet de quantifier et d’évaluer l’efficacité supposée de l’activité policière. Pierre, l’officier spécialisé dans la lutte contre le trafic, en a sa propre définition : « Des chiffres sur un plateau, repris par les préfets et le pouvoir politique en place, pour vendre une action et servir des objectifs électoraux. »

Une équation simple. Un usager attrapé, une affaire ouverte, une affaire résolue. « La dérive se situe là. Pourquoi s’embêter à attraper un dealer, là où un policier peut arrêter dix consommateurs ? », soupire l’officier. Cependant, l’estampille « Sarkozy » suggère que la méthode est révolue, qu’elle ne serait plus vraiment appliquée. Olivier, le policier parisien, a déjà entendu ce refrain : « Après les manifestations des policiers en colère en 2016, la hiérarchie nous a reçus pour entendre nos revendications. La fin de la politique du chiffre revenait souvent. » La réponse de nos supérieurs ? « Elle n’existe plus. » Vraiment ?

Il y a comme une circulation « de la poche de l’usager à celle des commissaires », raille Bénédicte Desforges. Chaque année, les commissaires de police peuvent recevoir une prime variable selon le volume d’activité de leurs effectifs. Son nom : « indemnité de responsabilité et de performance ». En 2016, elle a permis à 500 gradés de percevoir entre 1 080 et 16 000 euros supplémentaires par an (2), au prix d’un surmenage des agents de terrain. Dans les services, d’autres appellations circulent : « prime au harcèlement moral » ou encore « prime au suicide ». Pierre, notre OPJ, constate, dépité : « Nous entrons dans la police pour “protéger et servir”, notre mission est dévoyée. Nous alimentons un système contre les populations. » Malgré eux pour certains, mais parfois aussi de leur plein gré.

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