Du nylon jaune pour repriser le monde social

Tribune. Les gilets jaunes, c’est aussi la victoire de sujets parlants sur des organes communicants.

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En quelques semaines, des mobilisations que l’on voulut d’abord réduire à une « grogne » antifiscale sont devenues pour les classes populaires et moyennes françaises l’occasion d’une prise de parole et d’une action commune contre la misère du monde. De nombreux individus, femmes et hommes, jusqu’ici inaudibles, ont pu disposer de témoignages et de représentations leur permettant d’exprimer publiquement leurs expériences sur le mode de l’injustice, mais aussi de questionner et de contester un système politique qui fonde la réussite des plus riches sur la domination des plus pauvres.

Après les polémistes et les professionnels du bavardage, après les raccourcis et les analogies trompeuses, les manifestations des gilets jaunes sont désormais au cœur d’une réflexion collective particulièrement stimulante, qui met la question sociale au centre du jeu politique. Désormais, il n’est plus affaire de « jacquerie » ou de « poujadisme », deux ritournelles qui visaient, non sans mépris, à conforter des positions déjà bien solidifiées en les teintant d’histoire : on parle à présent d’un mouvement social inédit, qui s’inscrit dans l’histoire des luttes populaires en France !

Sur les ronds-points, aux péages des autoroutes, devant les dépôts pétroliers, les gens prennent le temps de se parler, ils se confortent et se confrontent, ils élaborent avec âpreté une pensée sur la brutalité du quotidien et du monde qui les astreint. Ce qui frappe lors des prises de parole des représentants des gilets jaunes, ce qui aura déconcerté durablement le gouvernement, c’est leur éloquence, leur capacité à dire avec humanité, avec lucidité, depuis leur lieu de parole, les violences sociales dont ils sont victimes. Et que disent-ils au juste ? Ne pas manger à sa faim, ne pas pouvoir se soigner, ne pas pouvoir s’habiller, ne pas pouvoir prendre de vacances : tout ça, ce n’est pas avoir raté sa vie, c’est être victime de violence. Une violence systémique, sourde, extraordinaire et insupportable. Une violence concertée : une violence politique.

En réponse à la morgue technicienne des porte-parole du gouvernement, qui évoquent sans rougir un « problème de méthode » et un « manque d’accompagnement » qu’il conviendra de « pallier », les gilets jaunes parlent une langue directe et située. Une langue plus proche de nos réalités sociales, économiques, écologiques. Les gilets jaunes, c’est aussi cela, c’est la victoire de sujets parlants sur des organes communicants. Une victoire flagrante et retransmise à grande échelle aux heures de grande écoute. L’apolitisme proclamé des gilets jaunes n’est pas un refus de penser le politique, c’est l’expression d’un désir politique au sens le plus digne et le plus impliqué : le désir d’une démocratie plus représentative et plus égalitaire.

Le mouvement des gilets jaunes accuse deux régimes de fracture profondément liés : la fracture sociale et la fracture écologique. Face à la politique environnementale du gouvernement, des inégalités fortes se dessinent, qui sont l’effet d’une théorie insuffisante et de la primauté accordée au monde de la finance en dépit des problèmes humains que soulève la crise écologique. La transition telle que la conçoit le gouvernement n’est pas celle de Rob Hopkins ni celle de Damien Carême. Ce n’est pas un projet d’écologie sociale à échelle humaine. Ce n’est pas une politique du bien-être. C’est tout le contraire. C’est aller chercher les derniers centimes là où ils manquent déjà cruellement, chez les premières victimes du réchauffement climatique, et privilégier encore davantage les quelques multinationales qui détiennent l’essentiel des ressources et polluent le plus massivement notre planète. Luttes sociales et luttes écologiques doivent converger, sans répit et sans limites !

Nous pensons que le « changement » ne pourra se faire que par l’entremise d’une nouvelle relation capable de réunir en nombre suffisant – dans le refus de la séparation et de l’instrumentalisation, politiques – chercheurs tournés vers l’action, artistes concernés, militants d’expérience et citoyens, en vue d’un travail collectif de critique et de proposition, conduisant à de nouvelles formes de mobilisation et d’action, à de nouvelles stratégies d’émancipation, en dehors des pièges nationalistes et identitaires. Alors le nylon jaune des gilets fluorescents (du pétrole à l’état textile !) pourrait bien être du fil à repriser le monde social. Du fil pour renouer. Pour réparer. Avec les désarmés. Avec ceux que la violence sociale a parfois rendus indéfendables. Avec les sans-défense. Le gouvernement ne pourra s’en sortir en lâchant de petites choses, un trémolo dans la voix, qui plus est sans remettre en question fondamentalement la répartition des prises en charge. Aujourd’hui, le désir d’égalité est bien vivant, et le pouvoir n’a pas intérêt à ignorer la vie des gens.

Samuel Lequette et Delphine Le Vergos ont coordonné plusieurs ouvrages collectifs, parmi lesquels Décamper. De Lampedusa à Calais, (La Découverte 2016) et Cours petite fille ! #metoo #timesup #noshamefist (Éditions des femmes).


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