Église et pédophilie : histoire d’un déni français

Au contraire de ce qui se passe dans d’autres pays, notre société fait preuve d’une incroyable mansuétude à l’égard des abus sexuels commis par des prêtres. À quelques jours du procès à Lyon du cardinal Barbarin, jugé pour non-dénonciation, état des lieux d’une tragédie longtemps étouffée.

Le procès pourrait être retentissant. Le 7 janvier prochain, sa messe de l’Épiphanie à peine célébrée, le cardinal Philippe Barbarin comparaîtra au tribunal correctionnel de Lyon pour non-­dénonciation d’abus sexuels – aux côtés de six autres personnes. Des crimes commis par le père Bernard Preynat, accusé par plusieurs dizaines de scouts d’actes de pédophilie entre 1970 et 1991. À l’origine de cette procédure, les militants de l’association La Parole libérée, fondée fin 2015 par les victimes du prêtre. Après une enquête du parquet de Lyon en 2016, les faits pour lesquels le cardinal devra comparaître avaient bénéficié d’un classement sans suite. L’association avait alors recouru à la procédure de citation directe (qui évite la phase de l’instruction). Ce procès sera-t-il enfin l’occasion d’un état des lieux général des crimes pédophiles dans l’Église ? Dans tous les cas, la France est à la traîne.

En Irlande, un rapport commandé par le gouvernement et publié en 2009 révélait que plus de 400 enfants avaient été violés par une quarantaine de prêtres dans le diocèse de Dublin au cours des trente dernières années. En Australie, une enquête entamée en 2013, également à l’initiative du gouvernement, dévoilait plus de 4 400 cas d’abus sexuels entre 1980 et 2015. En Allemagne, c’est l’épiscopat qui s’est chargé d’une enquête, non sans se confronter à divers problèmes : documents détruits, dossiers sélectionnés, accès impossible à certaines archives. En nombre de viols, les chiffres n’en sont pas moins accablants sur les soixante dernières années. Aux Pays-Bas, une enquête était lancée en 2010, ajoutant son lot de scandales et d’horreurs. L’été dernier, une vague de révélations aux États-Unis et au Chili a plongé encore le monde dans l’effroi. Aux États-Unis, l’enquête d’un procureur de Pennsylvanie a mis au jour les abus sexuels de trois cents prêtres sur au moins mille enfants à travers six des huit diocèses de cet État lors des soixante-dix dernières années. Au Chili, la multiplication d’enquêtes de la justice a dévoilé plusieurs centaines de cas d’agressions sexuelles commises depuis les années 1960, engendrant nombre de démissions et de procès, provoquant un immense émoi au sein de la population, écœurée par l’omerta régnant dans l’institution. Toujours dans ce même été, le pape François publiait une Lettre au peuple de Dieu, condamnant les atrocités commises, dénonçant « une culture de l’abus, abus de pouvoir, abus de conscience et abus sexuels » et appelant tous les baptisés à se mobiliser contre les crimes pédophiles. Le 12 décembre, il a lui-même écarté deux de ses neuf conseillers cardinaux impliqués dans différentes affaires.

Linge sale en famille

En attendant le procès de Philippe Barbarin, la France échapperait-elle à ce tsunami touchant l’Église ? Pour sûr, les affaires ne manquent pas. En septembre et en octobre, deux prêtres se sont suicidés après que des « gestes » et des « comportements inappropriés » ont été rapportés à leur diocèse. Un autre prêtre, Jean-Marc Schoepff, suspecté d’agressions sexuelles sur mineurs, a été incarcéré à Nice à la suite de plusieurs plaintes. Il était resté au contact de jeunes garçons jusqu’à sa suspension ordonnée en 2017 par la préfecture – et non par sa hiérarchie. Et jusqu’à sa mise en examen il a bénéficié du soutien d’une partie de sa paroisse. C’est dire si, même dans le cercle des fidèles, quelque chose coince aussi. « Avec la pédophilie dans l’Église, on est très proche de l’inceste, relève Isabelle de Gaulmyn, rédactrice en chef de La Croix et auteure d’Histoire d’un silence. Pédophilie à Lyon (2016), elle-même ancienne scoute sous l’égide du père Preynat et témoin. Ne serait-ce que parce qu’on appelle le prêtre “père”, celui avec lequel on entretient un rapport fort au sein d’une communauté, qui est aussi proche de la famille, des parents. Or, avec l’inceste, on a toujours du mal à faire éclater la vérité, à dire les choses. Et les victimes restent dans la sidération. »

Récemment encore, André Fort, évêque émérite d’Orléans, a écopé de huit mois de prison avec sursis pour ne pas avoir dénoncé les actes pédophiles d’un prêtre de son diocèse – le père Pierre de Coye de Castelet, condamné, lui, à trois ans de prison dont un avec sursis. Des peines bien plus légères que celles requises par le procureur : un an ferme avec mandat d’arrêt pour le premier, et trois ans de prison dont six mois avec sursis pour le second.

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