L’« affaire Kanata » en plein Soleil

La pièce sur l’oppression des Premières Nations du Canada, mise en scène par le Québécois Robert Lepage, a déclenché en juillet une vive polémique en raison de l’absence d’artistes autochtones. Sa programmation à Paris par Ariane Mnouchkine pourrait relancer le débat.

E ncore une fois, l’aventure se passera sans nous, les Autochtones ? » Ainsi intitulée, la lettre ouverte qui paraît dans le grand quotidien québécois Le Devoir, le 14 juillet dernier, témoigne de l’inquiétude et de l’agacement de ses signataires. Soit dix-huit autochtones et douze « alliés » allochtones, unis derrière un même texte. Ils réagissent à un article paru plus tôt dans le même journal, dans lequel Ariane Mnouchkine présentait Kanata – « village », en huron et en iroquois. Une pièce qui propose de traverser « l’histoire du Canada en abordant les oppressions subies par les Autochtones », née d’une invitation lancée par la directrice du Théâtre du Soleil au Québécois Robert Lepage, fondateur de la fameuse compagnie Ex Machina, qui en signe la mise en scène, polémique avant d’avoir été vue par quiconque. En cause, l’absence d’artistes autochtones dans la distribution prévue. Le projet Kanata devient vite l’« affaire Kanata ».

Autant le dire d’emblée : la pièce que nous pourrons voir au Théâtre du Soleil à partir du 15 décembre n’est portée que par les membres de la troupe permanente du lieu. Ariane Mnouchkine et Robert Lepage n’ont donc pas accédé à la demande formulée dans la lettre ouverte. Après « avoir pris le temps de réfléchir, d’analyser, d’interroger et de s’interroger », dit Ariane Mnouchkine dans un communiqué daté du 5 septembre, ils ont estimé que le spectacle alors en cours de répétition « ne violait ni la loi du 29 juillet 1881, ni celle du 13 juillet 1990, ni les articles du code pénal qui en découlent, en cela qu’il n’appelle ni à la haine, ni au sexisme, ni au racisme, ni à l’antisémitisme ». Et qu’en conséquence une critique valable ne pouvait que se fonder sur la pièce achevée. Sur une expérience de spectateur.

« Libre alors [aux détracteurs de la pièce] de [la] critiquer âprement et d’appeler à la sanction suprême, c’est-à-dire à la désertification de la salle. Tous les artistes savent qu’ils sont faillibles et que leurs insuffisances artistiques seront toujours sévèrement notées. Ils l’acceptent depuis des millénaires », lit-on à la fin d’un texte publié sur le site du Théâtre du Soleil. Une manière non seulement de mettre le débat entre parenthèses, mais aussi d’opposer une fin de non-recevoir à l’argument principal des opposants à la pièce. Celui de l’« appropriation culturelle », déjà utilisé contre Robert Lepage quelques mois plus tôt au sujet de Slav, odyssée théâtrale à travers les chants traditionnels afro-américains interprétés par la chanteuse montréalaise Betty Bonifassi et six choristes. Jusqu’à l’annulation du spectacle par le Festival international de jazz de Montréal, où il était programmé. Pour Ex Machina, Kanata a la mauvaise saveur d’un second épisode.

Récemment popularisé par des polémiques dans les milieux de la musique, du cinéma et de la mode – la tenue berbère portée par Madonna lors des MTV Video Music Awards ou les nattes indiennes arborées par Katy Perry dans un clip ont, par exemple, fait couler beaucoup d’encre –, l’expression « appropriation culturelle » est très en vogue au Canada. Beaucoup plus qu’en France. Selon Simon Brault, directeur du Conseil des arts du Canada, des débats liés à ce concept ont fait là-bas « les manchettes dans les médias, ce qui a propulsé au cœur de l’actualité des questions relatives à la liberté de création, à la liberté d’expression et à l’inclusion sociale », très souvent en lien avec les enjeux autochtones. Lesquels sont davantage pris en considération depuis que la Commission vérité et réconciliation a documenté en 2015 une « tentative de génocide culturel des Autochtones, dont les conséquences sont encore durement ressenties par les communautés autochtones au Canada ». Ce qui a débouché sur 94 appels à l’action, dont plusieurs concernent les arts et la culture.

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