La fonte du permafrost libère des bactéries, des virus et du méthane

A la COP 24, des scientifiques désespèrent d'alerter une conférence somnolente sur ces dangers négligés.

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Plusieurs experts anglais, canadiens, américains, norvégiens et français des régions nordiques ont profité de leur présence à la COP 24 de Katowice, en Pologne, pour relancer un thème d’observation et de réflexion qui les inquiète depuis des années : les multiples conséquences de la fonte du permafrost (ou pergélisol). Cette couche de terre et de débris végétaux en partie décomposés est souvent mêlée à des cristaux ou des lentilles de glace et, à partir de quelques mètres de profondeur, parfois seulement un ou deux, le permafrost restait en permanence gelé depuis des dizaines de millénaires. Cela explique que les pays concernés aient pu depuis des années appuyer leurs constructions, leurs usines et leurs installations sur ce sous-sol dur comme du béton.

Problème : ce sous-sol réputé stable a commencé de fondre il y a une vingtaine d’années. Et comme le permafrost est présent sur 20 % des terres émergées, en Alaska, au Canada ou en Russie, on rencontre de plus en plus d’immeubles penchés. Lesquels finissent par s’affaisser, tandis que usines deviennent inutilisables, car les fondations perdent leurs appuis. Ce sont également les mouvements imprévus du permafrost qui provoquent de nombreuses ruptures d’oléoducs entraînant des marées noires en Sibérie. Dans cette région, à Irkoutsk par exemple, ce dégel explique que de nombreuses isbas du centre-ville s’enfoncent années après années, amenant souvent leurs fenêtres au raz du bitume ou de la boue des trottoirs. D’après Greenpeace, la Russie consacre 1,3 milliard d’euros par an aux réparations liées à ces incidents et accidents.

Un potentiel de 1 700 milliards de tonnes

Dans la toundra, en Russie comme dans le nord du Canada, d’énormes excavations souvent insondables se forment en surface. Des trous dans lesquels, quand les premières neiges ne forment encore qu’une mince pellicule, disparaissent des hommes, des animaux, des voitures ou parfois des camions. Des failles par lesquelles s’échappent des millions de tonnes de méthane, un gaz à effet de serre bien plus dangereux pour le climat que le gaz carbonique. Les spécialistes ont calculé que le permafrost stocke 1 700 milliards de tonnes de méthane : une quantité de gaz à effet de serre deux fois supérieure à celle déjà accumulée dans l’atmosphère de la Terre. Cela signifie que le réchauffement climatique entraîne dans les régions arctiques des émanations incontrôlables qui accélèrent la vitesse de ce réchauffement. Donc, seule la maîtrise de la production de CO2 liée aux activités humaines peut mettre un terme à l’augmentation des rejets gazeux émanant de la fonte du permafrost. Cette perspective paradoxale rend dérisoire la volonté officielle de limiter le réchauffement à I,5 degré, puisque, au rythme actuel de la fonte, 50 % des gaz emprisonnés dans les terres gelées pourraient avoir été libérés dans l’atmosphère.

Cette dispersion entraîne d’autres conséquences dangereuses pour la vie humaine, pour les animaux et pour la végétation. D’abord parce que le permafrost contient environ 2 millions de tonnes de mercure susceptibles de répandre dans l’atmosphère des centaines de tonnes de méthylmercure, composé gazeux qui s’attaque au système respiratoire et au système nerveux. Avec des effets létaux si les quantités inhalées dépassent un certain seuil et une certaine concentration pour toutes les espèces vivante. Cette concentration, par exemple, atteint déjà les tissus des gros poissons et des cétacés.

Retour de bactéries et virus inconnus

Ensuite, les scientifiques ont constaté que des bactéries et des virus oubliés ou inconnus surgissent également des trous qui s’ouvrent dans le permafrost. Ainsi des décès dans les troupeaux de rennes sibériens ont été provoqués par la « maladie du charbon ». Elle a aussi entraîné la mort, il y a deux ans, d’un enfant, et aussi d’autres personnes non officiellement répertoriées, les autorités russes restant très discrètes sur le retour de cette maladie infectieuse très contagieuse pour les animaux comme pour les humains alors qu’elle avait disparu depuis près d’un siècle.

L’explication du retour de cette maladie est aussi simple qu’angoissante : le bacille qui la provoque peut résister à des milliers d’années de glaciation, comme la plupart des bactéries qui surgissent des entrailles de la terre, comme la plupart des virus identifiés aux bords de cratères. Et la plupart pourraient provoquer des affections que nul n’a jamais encore tenté de soigner. D’où la prudence des Russes et l’inquiétude des scientifiques et des médecins.


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