Patrick Barbéris, disparition d’un seigneur de l’image

Documentariste hors pair, le réalisateur a tiré sa référence, à 67 ans. Bien trop tôt pour un homme de convictions, rare dans le paysage audiovisuel.

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Éclectique, partisan, franc-tireur. Et attachant. C’était tout cela Patrick Barbéris. Qui n’a jamais rien fait sans exagérer. Mais on n’exagère jamais assez. Sa disparition, à l’âge de 67 ans, ce 29 novembre, à la suite d’un cancer, en témoigne encore (67 ans, quelle drôle d’idée).

Né en banlieue parisienne, grandi au Liban, Patrick Barbéris avait fait ses classes à l’Idhec, avant d’être lauréat de la Villa Médicis hors les murs. Ses premiers films pour le cinéma, dans les années 1980, s’articulent autour des arts (Jean Hélion, Édouard Pignon, Willy Ronis), avant de se tourner vers la télévision et le pur documentaire.

En 1992, c’était La Mémoire en chantant (pour Canal), une série sur quatre décennies de chansons, des années 1930 aux années 1960, démontrant déjà son goût pour les archives. L’année suivante, il réalise Pompidou, l’école du pouvoir. Ses deux premiers docs donnent le ton de sa filmographie, alternant film politique et sociétal.

Au sens large toujours, chez qui n’a jamais voulu rester enfermé dans une case. En 1995, il tourne L’Affaire Greenpeace, revenant sur le Rainbow Warrior et enchaîne avec La Dernière année au pouvoir du général de Gaulle.

Suivront, souvent pour Arte et France Télévisions, des documentaires très éloignés les uns des autres, mais fidèles à une personnalité ouverte sur le monde. Le festival d’Avignon, l’histoire du communisme, Cécile Rol-Tanguy, l’Indochine et la colonisation, Pierre Bérégovoy (après son suicide), les survivants du bagne de Cayenne, Verdun, le choc pétrolier et ses arcanes économiques, le terrorisme islamique, Roman Karmen, cinéaste au service de la révolution, la guerre en Irak à travers un hôpital…

Autant de films (une trentaine) qui toujours posent des questions. Il faut croire que Patrick Barbéris aimait tarauder. C’était « un réalisateur passionné d’histoire, relève Thierry Garrel, figure de l’unité documentaire d’Arte, passionné des images de l’histoire, passionné des faiseurs d’images de l’histoire comme Roman Karmen. Un réalisateur qui interrogeait obstinément l’histoire à travers ses images. Un auteur exigeant et inquiet à la fois ». Non sans cacher des enthousiasmes, comme son dernier film, Place aux jeunes, des Beatniks aux punks, réveillant une époque en quête de rêve et de liberté.

La force de « laisser vivre l’archive » et un cinéaste de combat

« Je l'ai connu personnellement tard. Sa réputation n'était plus à faire, confie le réalisateur, auteur et producteur Christophe Nick. Christophe Bouquet et Jean Robert Vialet chez Yami 2 [sa maison de production, NDLR] n'arrêtaient pas de me parler de lui, comme étant celui qui les avait accueilli tout gamin et auprès de qui ils avaient reçu l'éveil au doc. Je suis allé voir son dernier film, “Place aux jeunes”, en avant-première, en fait l'histoire de sa génération, des HLM des années 1960 aux routes de Katmandou, de la révolte au pétard puis à l'héroïne. Une version moins romantique qu'Actuel pouvait la raconter, et surtout beaucoup plus HLM et PCF, ce qui évidemment m'avait fait craquer. On s'est parlé à la sortie. On a décidé de se revoir. J'avais été ébloui par sa façon de mixer la musique avec l'époque, de laisser vivre l'archive, de construire un récit qui surprend en permanence et qui pourtant va tout droit, bref, d'un cinéaste de combat qui entraîne le spectateur sans qu'il s'en rende compte, là où il veut l'amener. On a creusé pas mal d'idées, il s'est lancé dans des développements sur des intuitions où l’on ne sait jamais si c'est juste fou ou génial. Il voulait faire un immense portrait de l'enfance, tout court, au long du XXe siècle. Des histoires, de la psy, de la lutte des classes et de la sociologie, de la musique et des fragments... Un truc à la limite du compréhensible et pourtant on voyait le fil, on sentait l'importance du sujet, la pertinence du regard. Et boum. Son cancer. Bizot, que j'ai tellement admiré, avait appelé le sien Jack. J'avais suggéré à Patrick, d'appeler le sien Joseph. Ça nous faisait rire. Parce qu'un vrai kominternien était forcément antistalinien. Et qu'à la fin, Staline avait bien perdu, n'est-ce pas… Patrick fonctionnait comme ça, par référence improbable, des flashs qui lui passaient dans les yeux et qui faisaient sens pour lui, on ne comprenait pas tout, mais ça n'avait aucune importance : il embarquait en une phrase, d'Hanoï à un concert des Doors, de Doisneau aux paras, en passant par l'antipsychiatrie… Et on reprenait un coup de rouge. Bien rouge… »

France Télé comme Arte seraient bien inspirés de diffuser l’un de ses documentaires en hommage à son travail. Y a peu de chance (c’est curieux ça, les documentaristes, même les plus grands, n’ont jamais les honneurs d’une déprogrammation sur les chaînes, au moment où ils ont décanillé. C’est ballot, et injuste). Mais gageons qu’au moment d’y passer, Patrick Barbéris, provocateur à l’instinct, a éructé l’une de ses formules préférées : « Mort aux cons et vive la sociale, en avant comme avant ! »


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