Paul Ariès : « La gratuité, un nouvel élan pour la gauche »

Mettre le « commun » et le non-marchand au cœur des politiques publiques constituerait un puissant levier pour la transition sociale, écologique et démocratique, défend Paul Ariès. Entretien.

Dix ans après la première édition, en 2009, se tient à Lyon, samedi 5 janvier, le 2e Forum national de la gratuité. À l’initiative, Paul Ariès, figure intellectuelle de la décroissance, proche des courants de la gauche écologiste, creuse le sillon d’une idée-force : faire du principe de gratuité un outil pour contrer l’avancée de la marchandisation, qui grignote inexorablement l’espace des services publics et des biens communs. L’idée ne manque pas de percuter la logique ambiante : qui va financer ? La valeur des biens et des services va-t-elle se dissoudre ?

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Cette gratuité est aux antipodes des fausses aubaines de stratégies commerciales qui dérobent de la main droite ce qu’elles semblent offrir de la gauche aux consommateurs. Ni « robinet ouvert » ni « rasage gratis », elle se veut ferment de transformation de la société, un principe de politiques publiques ajusté en vue de réduire les inégalités, d’accélérer la transition écologique et de dynamiser la démocratie participative. Et l’idée éveille un réel intérêt au sein de la gauche et de l’écologie, comme en témoignent les signataires de l’appel « Vers une civilisation de la gratuité » lancé en octobre dernier (1).

Les politiques publiques ont le plus souvent recours à la gratuité pour soulager les charges des plus précaires. En quoi votre approche se distingue-t-elle de telles mesures d’accompagnement ?

Paul Ariès : Les mesures sociales qui vont jusqu’à la gratuité pour les seuls pauvres sont pour l’essentiel des roues de secours permettant d’intégrer les exclus à la marge de la société. Ces tarifs sociaux constituent certes une redistribution (marginale) des richesses, mais une telle logique suscite aisément une diabolisation des « gens de peu » et une dénonciation abjecte de l’assistanat, tellement en vogue : celui qui paie le plein tarif serait plus méritant, plus digne que le pauvre. Ces pratiques ne remettent pas en cause la logique capitaliste ni la place dévolue aux milieux populaires dans nos démocraties.

Or nous ambitionnons d’en finir avec un système qui nous conduit dans le mur. La gratuité que nous proposons est au service de l’égalité sociale, de la transition écologique, mais aussi de la reconnaissance politique du rôle majeur des classes populaires. Ainsi, la gratuité des cantines doit faire de la restauration sociale un vecteur privilégié de la transition écologique. Cette gratuité est un levier – une chance ! – non seulement pour passer à une alimentation de qualité, rendue accessible aux plus démunis, mais aussi pour favoriser de nouvelles politiques agricoles en agissant notamment sur le code des marchés publics. J’oppose donc gratuité d’accompagnement et gratuité d’émancipation. La première ne va jamais sans condescendance ni sans flicage : êtes-vous un pauvre méritant ou un salaud de chômeur, un fainéant ? Une partie de la gauche se tire une balle dans le pied en acceptant la gratuité pour les seuls naufragés du système et en la refusant aux autres. Car si on accepte un tel discours pour les transports en commun, par exemple, pourquoi ne finirait-on pas par l’accepter pour l’école ou la santé ? Ce qui est vrai pour l’école, et partiellement pour la santé grâce à la Sécurité sociale, doit le devenir pour tout ce qui permet de bien vivre.

Mais la gratuité est aussi le levier de modèles économiques où le consommateur est appâté par des biens et services à zéro euro. La fin du prix n’est-elle pas synonyme de disparition de la valeur ?

Le capitalisme a toujours raffolé d’une certaine forme de gratuité mise à son service. Songeons à la force de travail non payée ou aux inégalités de genre en matière de salaire : les femmes travaillent gratuitement au profit des entreprises deux mois par an. Dans le cas des journaux à la gratuité apparente – car payée par la publicité –, ce sont les consommateurs, au bout du compte, qui la financent indirectement.

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