Dunkerque roule au sans-ticket

Le transport gratuit pour tous, tous les jours : depuis septembre, les habitants de l’agglomération du Nord voyagent sans bourse délier. Une nouvelle liberté pour beaucoup.

Une poignée de voyageurs s’abrite contre les façades vitrées de la gare de Dunkerque. Le petit crachin matinal les retient de s’élancer dans la ville. Un jeune intrépide à la tignasse blonde – sûrement un gars du coin – jette son billet de train composté dans une poubelle et se faufile entre les gouttelettes. Quelques enjambées plus loin, le voilà devant une rangée de bus. Le grand blond grimpe à bord d’un des véhicules. Un simple hochement de tête au chauffeur, il s’installe et la porte se ferme. Pas besoin de retrouver sa carte d’abonnement, encore moins de farfouiller dans ses poches pleines de tickets à la recherche du seul non composté. Pas même un brin de monnaie à trouver. Le transport est gratuit.

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Patrice Vergriete, maire et président de la communauté urbaine dunkerquoise (CUD), en avait fait une promesse de campagne. Il voulait voir ses bus se remplir. Après trois années d’expérimentation les week-ends, la gratuité s’applique tous les jours depuis septembre. L’élu dresse un bilan temporaire enthousiaste : « Nous avons observé une hausse en semaine de 50 %, et la fréquentation a plus que doublé le samedi et le dimanche. » Une fierté pour cet ancien urbaniste. Avec ses 200 000 âmes, l’agglomération devient la plus grande collectivité de France à avoir mis fin à la tarification de ses transports, devant le pays d’Aubagne. Plus qu’un trophée, l’élu divers gauche y voit une philosophie : « La mobilité constitue un élément clé dans la lutte contre l’exclusion et l’isolement. Je la considère comme un des droits fondamentaux du citoyen. »

Sur l’une des 17 lignes, direction Grande-Synthe, une retraitée aux boucles d’oreilles clinquantes et au brushing impeccable s’assied à l’avant. Un chauffeur monte à son tour, elle l’interpelle : « Vous allez à Auchan, ­monsieur ? » Le grand gaillard répond hardiment : « Je vous dépose si vous voulez. » Et enchaîne : « Je peux même faire vos courses ! » La femme, pince-sans-rire, rebondit : « Bien aimable ! Je vous achèterai un petit père Noël en chocolat. » Francine a 86 ans « et demi » – elle y tient. « J’avais une voiture mais je ne la prends plus, trop dangereux. Je n’ai envie ni de prendre une amende ni de perdre de points. » Elle insiste : « Non, non, non ! » Depuis la mise en place de la gratuité, elle se déplace davantage. « Avoir un chauffeur, que demander de plus ? » Veuve depuis près de trente années, elle en profite pour voir du monde : « Un café, un gâteau avec des amis, ça m’occupe ! » Son regard bleu se perd par la fenêtre, où défile le port du bassin de la Marine de Dunkerque. Sans quitter le décor industriel des yeux, elle lâche un à peine exagéré : « Liberté ! »

Une gratuité pas si coûteuse

« La gratuité n’est pas si chère, s’amuse Patrice Vergriete. Les 4,5 millions d’euros issus de la billettique ne représentaient que 10 % du coût de fonctionnement du réseau. » L’élu compare : « Ça correspond à 1 % du budget de la CUD. Cela n’avait rien d’irremplaçable. » L’initiative a bénéficié d’une augmentation du « versement transport » du mandat précédent. Cet impôt permet aux communes ou communautés d’agglomérations d’exiger des entreprises locales une participation au fonctionnement du réseau. « L’augmentation de cette taxe devait permettre à l’agglomération de réorienter ses dépenses vers la construction d’un grand complexe sportif. Nous l’avons abandonné », explique le maire.

Direction Malo-les-Bains. Parka floquée « DK’Bus » sur le dos et le contact facile, un chauffeur accueille une classe d’élèves de primaire. Un défilé de « Bonjour monsieur » plus ou moins spontanés. Sofiane, à cheval sur la politesse, soupire, un sourire en coin. Ce conducteur de bus, syndiqué à la CGT, redoutait la bascule. « Un saut dans l’inconnu ! » décrit le trentenaire. « Mes collègues et moi étions réticents pour la gratuité totale. Nous avions peur pour nos conditions de travail et pour l’emploi. » Mais le syndicaliste au regard bienveillant se voit vite rassuré par les premiers effets. Le réseau a dû se doter de 30 nouveaux véhicules, pour atteindre une flotte de 130 bus. « Il y a eu 25 embauches en CDD et une bonne partie vont obtenir un CDI », se réjouit-il.

Gilles Laurent, président de l’Union des voyageurs du Nord, tempère un brin l’enthousiasme général : « Si ça marche trop bien, il faudra bien trouver de l’argent pour améliorer le fonctionnement. » Mais, pour l’instant, Patrice Vergriete affirme le budget transport « à l’équilibre » et refuse de toucher aux impôts locaux : le maire voulait redonner du pouvoir d’achat aux ménages.

© Politis

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