Rocé, ou la mémoire des luttes

Le rappeur publie une compilation de textes et de chansons illustrant vingt ans de mobilisations anticoloniales et ouvrières. Un recueil engagé, au diapason de la personnalité de l’artiste.

Trublions troubadours des affres de l’exil, Slimane Azem et son complice Cheikh Nourredine ont l’habitude d’arpenter les planches, alternant sketchs et chansons, quand ils sortent en 1978, ce qui deviendra un véritable tube franco-kabyle : « La Carte de résidence », ballade musicale chaloupée entre défiance et ironie amère. « Toujours les conversations, toujours le chômage et l’immigration, après les négociations, on attend qu’on nous annonce… chaque fois ça recommence, le travail quand il est dur, c’est pour l’immigré bien sûr avec la conscience pure […] Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, si je dois vous dire adieu, sachez bien que mes aïeux ont combattu pour la France, bien avant la résidence. » Façon de rappeler la France à ses responsabilités historiques, à un moment où elle négocie avec l’Algérie de nouveaux accords de main-d’œuvre entre les deux rives. Le contexte est alors défavorable dans cet épilogue des Trente Glorieuses. Le chômage est bien installé et le bouc émissaire désigné est l’ouvrier algérien, lui et ses enfants.

Ça vaut bien ce titre, soulignant les discriminations, sans s’épargner un sourire en coin chez l’ancien berger qu’est Slimane Azem. Né en 1918 dans une famille modeste aux confins du Djurdjura, il a pris le chemin de l’Hexagone pour marner dans une aciérie de Longwy. Mobilisé, réformé puis réquisitionné pour le STO, il connaît les camps de travail de Rhénanie. À la Libération, il ouvre un troquet dans le XVe arrondissement parisien, avant d’enregistrer ses premières chansons. En 1971, il est le premier artiste algérien à recevoir un disque d’or. Auparavant, personnalité multicarte, acteur, poète, musicien, producteur, réalisateur et distributeur, organisateur de -festivals et administrateur culturel, Alfred Panou s’exclame depuis le Bénin, dans un long soliloque : « Je suis un sauvage, mais pas un esclave, cela ne va pas de soi. » En Nouvelle-Calédonie, Jean-Marie Tjibaou renchérit : « Nous sommes des hommes ayant une culture, et cette culture, il faut la montrer. Si on ne la montre pas, on pense qu’on n’existe pas. »

Ces bribes de revendications, chantées ou exhortées, participent d’un même album : Par les damné·e·s de la terre. Des voix de luttes 1969-1988, remarquable compilation de poings levés, de contestations, de morceaux engagés dans la sphère francophone, des combats ouvriers aux émancipations coloniales. Manno Charlemagne chante « Le Mal du pays », tellement loin de Haïti, Guy Cornély fait résonner les tam-tam africains, le groupement culturel de Renault dénonce les cadences, l’ordre et les privilèges, Colette Magny cingle Rhône-Poulenc, trust de la chimie, et Rhodiacéta dans le textile, tandis que le Martiniquais Joby Bernabé, homme de lettres, proche d’Aimé Césaire, croisant les influences françaises classiques, africaines et sud-américaines martèle dans « La Logique du pourrissement »: « C’est la fissure qui rigole et la rigole qui se fend la gueule, c’est la chaussure qui prend l’eau, c’est la peinture qui s’écaille, c’est la chemise qui se fait la malle, la redingote qui est en crise d’avoir été par trop portée, souillée, lavée et empesée et la couture qui n’en peut plus. »

Soit vingt-quatre titres parmi lesquels de brefs interludes politiques signés Léon-Gontran Damas et Vo Nguyen Giap. S’y ajoute Hô Chi Minh, quand une journaliste française lui demande sur qui compter pour arbitrer le conflit. « Mais madame, la lutte pour la libération n’est pas un match de football ! » lui répond le leader vietnamien. Pêle-mêle de textes, de jazz-funk, de soul, de pop, de blues libertaires, de musique afro-caribéenne, compilé par Rocé, engagé dans une démarche : sortir ces figures de l’oubli, épaulé par deux historiens tournés vers l’histoire coloniale et la musique, Amzat Boukari-Yabara et Naïma Yahi.

« J’éprouvais un manque dans l’environnement musical français, confie le rappeur, le regard perçant, un bonnet vissé sur la tête, un environnement qui véhicule une poésie nuageuse mais rien dans l’action ni dans la contestation. J’avais aussi besoin de quelque chose qui vienne de l’extérieur pour m’alimenter. Il s’agissait donc de fouiller dans le passé de la francophonie. Un passé récent mais intéressant puisque cela correspond à la génération de nos parents. » Pour s’alimenter, Rocé se fie à un ami disquaire, avec lequel il partage des goûts musicaux et surtout des curiosités. Ensemble, ils chassent les vinyles, auscultent, écoutent. Le bouche-à-oreille aide. Par les damné·e·s de la terre, ce sont dix années de travaux, dont trois à retrouver les ayants droit, à négocier les contrats. « Il y a ici autant d’interlocuteurs qu’il y a de morceaux, avec des artistes qui ne sont pas immédiatement repérables, et des labels confidentiels souvent créés en famille, qui n’ont pas voulu, justement, capitaliser sur leurs luttes. Ça complexifie. »

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