Corbyn contre la fuite en avant néolibérale

Alors que le Brexit s’enlise, Thierry Labica analyse la stratégie du dirigeant du Labour pour en finir avec l’ère Blair.

Membre du comité de rédaction de la revue Contretemps, fondée autour de Daniel Bensaïd, Thierry Labica est un spécialiste de la gauche britannique. Il a notamment codirigé l’ouvrage de référence Ici notre défaite a commencé. La grève des mineurs britanniques (1984-1985), paru chez Syllepse en 2016. Il détaille ici les enjeux du Brexit dans le jeu politique outre-Manche et, en particulier, ceux qui impliquent la gauche travailliste et son leader, Jeremy Corbyn.

La Première ministre Theresa May devra-t-elle composer avec les travaillistes afin qu’ils votent au Parlement pour l’accord qu’elle a conclu avec l’Union européenne, refusé par une importante minorité des conservateurs ?

Thierry Labica : Sa seule tactique semble être de jouer la montre afin de contraindre le Parlement à voter l’accord avec l’UE avant le 29 mars (date fixée du Brexit), en affirmant qu’il n’y en a pas d’autre possible. La perspective d’un Brexit dur, sans aucun accord (« no deal »), met une pression sur sa majorité et son opposition, massivement opposées au « no deal », mais aussi sur les négociateurs européens. C’est une sorte de bluff, comme au poker – ou, pour le dire autrement, de chantage politique.

Pourquoi le Labour craint-il tant un « no deal » ?

Ce que redoutent la direction travailliste et les syndicats, c’est qu’un Brexit sans accord avec l’UE permette une fuite en avant déréglementaire encore pire que ce qui existe. Ils craignent que les quelques normes européennes en vigueur en matière de limitation du temps de travail, de conditions de travail, mais aussi de protection de l’environnement, passent à la trappe.

Jeremy Corbyn défend un alignement britannique sur les normes européennes en termes de santé et de sécurité au travail, mais aussi en ce qui concerne la mobilité des personnes. Or il y a plus de quatre millions de citoyens européens qui travaillent en Grande-Bretagne, avec des secteurs économiques entiers qui dépendent d’eux, comme l’agriculture ou l’horticulture, qui emploient beaucoup de travailleurs peu qualifiés et peu payés, généralement d’Europe de l’Est.

Il y a aussi les universités anglaises qui, elles, emploient des personnels de l’UE hyper-­qualifiés : certains départements scientifiques ne fonctionnent que grâce à ces enseignants et chercheurs venus d’Europe continentale. En outre, les ressources pour la recherche universitaire dépendent énormément des crédits issus du programme européen Horizon 2020. Les facs anglaises sont donc très angoissées aujourd’hui à l’idée d’un « no deal ». Sans oublier que le Royaume-Uni pense ouvertement ses universités comme des parts de marché de produits à l’export ou des flux de capitaux, avec des étudiants étrangers prêts à payer un maximum pour accéder à ses prestigieuses universités ; cela représente quelque 2,5 milliards de livres sterling (2,9 milliards d’euros).

En 2016, le référendum sur le Brexit a en partie été conçu par les conservateurs comme une manœuvre pour gêner les travaillistes. Va-t-il finalement produire le résultat inverse et porter Jeremy Corbyn au pouvoir ?

Il est trop tôt pour le dire. Mais, au regard des trois ans écoulés, la position de Corbyn au sein du Labour s’est considérablement renforcée. Il est arrivé en 2015 en étant très minoritaire et s’est retrouvé à la tête du parti sans charpente politique solide. Composer l’équipe gouvernementale d’opposition – le shadow cabinet – a d’emblée été très difficile. Puis, parmi ceux qu’il avait trouvés, une bonne partie a démissionné par la suite pour le mettre en difficulté et tenter de lui faire quitter la direction du parti. Sans compter ceux qui lui ont tiré dans le dos, notamment avec des accusations ridicules d’antisémitisme.

Depuis, Corbyn a réussi à constituer une équipe qui lui est beaucoup plus loyale et surtout, au sein du Comité exécutif national [l’organe dirigeant] du parti, il a maintenant une majorité forte derrière lui, provenant de la gauche du parti. La secrétaire générale du parti, Jennie Formby, est une ancienne dirigeante du syndicat Unite, très proche de Corbyn ; elle a succédé à Iain McNicol, qui était le pire des blairistes centristes inconséquents. En outre, l’organisation populaire qui a soutenu l’élection de Corbyn, Momentum, compte plus de 40 000 membres et se montre extrêmement active, en produisant des films et en déployant toute une activité de communication et de propagande.

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