Le drame des migrants au Fipadoc

Une galerie de portraits des habitants de la vallée de la Roya et un court-métrage sur les sauvetages de l’Aquarius sont présentés au festival du documentaire, à Biarritz.

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Une vallée véritable cul-de-sac, isolée. Pas vraiment française, dit-on dans le coin, pas vraiment italienne non plus. Ni touristique, ni guère agricole. La vallée de la Roya n’en reste pas moins une terre de résistants, de passages clandestins historiques, entre l’Hexagone et l’Italie, dans un paysage grandiose. « On s’est greffé sur la misère. On a vécu la misère des autres, tous les jours, au quotidien, dans nos maisons, explique Françoise Cotta, aujourd’hui, d’une voix décidée. On n’est pas programmé pour ça. Je n’ai pas été fabriquée pour ça et je n’ai pas été préparée à ça. Ça nous est tombé dessus. » Elle, et comme tant d’autres habitants de la vallée.

« Ils dormaient à trois ou quatre ou cinq par chambre. Après, on a été obligé de mettre une ou deux tentes. Ils étaient partout. On ne pouvait pas mettre de limites, ils étaient tous égaux ces gens-là, aussi perdus le long des routes. Je n’ai pas été forcément les chercher. C’est vrai que ça m’est arrivé parce qu’on me disait qu’il y avait une famille dans la panade. Ils sont dans la rue, à tel endroit. C’est vrai que je l’ai fait, je les ai remontés. C’est interdit, c’est vrai, mais je l’ai fait, et d’une certaine façon, je pense que ce n’est pas ce que j’ai fait de plus mal dans ma vie. Surtout quand je vois qu’aujourd’hui, ils ont tous le statut de réfugiés, qu’ils vivent et qu’ils travaillent. Ils ne coûtent rien à la société, ils sont même une force pour la société. C’est une force pour nous », poursuit-elle, tandis que Chamberlain, dit « Chambi », un migrant régularisé, nourrit les ânes, cultive la terre alentour.

© Politis

La Tête haute, au cœur de la vallée de la Roya, de Thierry Leclère, se veut un road movie, alternant les paysages et les portraits des villageois de cette vallée encaissée, de Breil-sur-Roya à Tende, en passant par Sorges. Ici un épicier solidaire, qui ne tient plus ses livres de compte à jour pour éviter que la police n’y trouve à redire, et qui sert tous les migrants de passage, là un prêtre ouvrier, un militant associatif qui accueille, aide, protège. Des habitants solidaires aussi de Cédric Herrou, indignés par le harcèlement judiciaire qu’il vit (lui-même témoignant largement dans ce documentaire). Où cette solidarité prend-elle sa source ? À chacun de s’expliquer donc. « Je ne suis pas un militant, mais je ne suis pas insensible à la misère, se justifie l’épicier. Et je suis gêné de ne pas pouvoir faire plus ou mieux. »

Mais tout n’est pas si beau, et l’on n’y croise pas que des nouveaux Justes. Qu’il s’agisse de défendre l’école ou la Poste, ça ne pose pas de problèmes. « Mais défendre les blacks, c’est autre chose », relève un autre habitant. De fait, à Breil-sur-Roya, le Front national dépasse les 40 %. Parce que la vallée n’est pas épargnée par les réflexes de peur, le racisme. C’est aussi l’un des intérêts de ce doc, sélectionné et présenté au Fipadoc, à Biarritz, qui donne à voir un tableau de la Roya plus large, plus nuancé, plus complexe qu’il n’y paraît.

Un tableau qui pourrait avoir ses origines dans le court-métrage de Philippe Fontana, Mare Amarum (mer amère), également présenté au Fipadoc, qui a suivi le photographe Stefano De Luigi embarqué sur l’Aquarius, en janvier 2018, pour témoigner des conditions de vie des personnes à bord. Un témoignage sensible, entre images animées et photographies en noir et blanc, rapporté en voix-off, des sauvetages, de la mer agitée, des soins prodigués par les médecins et secouristes, des migrants aux visages hagards, démunis, mais aussi déterminés. Festival du documentaire, présidé par la grande réalisatrice Anne Georget, le Fipadoc ne pouvait pas s’épargner cette tragédie contemporaine. Avec deux films formellement différents, la programmation se montre à la hauteur. Mais pas seulement, puisque celle-ci présente également Défi de solidarité, d’Anne Richard et Caroline Darroquy, autour des mineurs isolés étrangers dans Paris.

La Tête haute, au cœur de la vallée de la Roya, de Thierry Leclère (52 min.) ; Mare Amarum, de Philippe Fontana (18 min.). Le Fipadoc, Biarritz. Renseignements sur www.fipadoc.com


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