Dossier : Les effets pervers de la loi anti-prostitution

Prostitution : Question de consentement

Trois femmes ont accepté de nous raconter les conditions d’exercice de leur activité de prostitution et l’impact de la loi sur leur quotidien. Reportage.

Anaïs, du privé à l’intime

I magine le connard en boîte de nuit, quand il drague une nana un peu éméchée. Il la ramène à la maison et l’oublie le lendemain… », énonce une femme vêtue d’un pull à capuche surmontée d’une paire d’oreilles de chat. Elle fait mine d’être scandalisée, un sourire en coin : « Et tout ça gratuitement ?! » Anaïs, 42 ans, élève le sarcasme au rang d’un art. Il y a sept ans, elle a abandonné son travail de cadre dans le privé pour devenir travailleuse du sexe. « J’ai fait deux burn-out. J’aimais mon boulot, mais la direction me mettait la pression, je ne pouvais plus continuer », raconte-t-elle sans une once de regret dans la voix. La femme aux lunettes rouges – qui se décrit comme « libertine » – décide de tester la prostitution. « Par pure curiosité », précise-t-elle.

L’ex-cadre décide alors de se mettre dans la peau d’un client et consulte les petites annonces. Elle observe et apprend, puis se lance. « J’avais cultivé tout un imaginaire sur les escort-girls. Des canons avec un savoir-faire sexuel de fou, des clients un peu tordus », décrit-elle théâtralement. Son vécu des premiers rendez-vous balaie ces représentations : « Les clients savent ce qu’ils désirent. Ils veulent parler, de la chaleur, une présence, un rapport sexuel. » La femme aux cheveux courts souffle et secoue la tête : « C’est d’une banalité déconcertante. »

Anaïs commence par se déplacer dans des hôtels ou chez ses clients. En « outcall », comme on dit dans le métier. La femme aux oreilles de chat n’aime pas trop la rue. « Je ne m’y sens pas à l’aise. Certaines préfèrent jauger le client au visuel, d’autres par message. Moi je ne fonctionne que par appel », commente-t-elle avant de continuer : « Il y a autant de manières de travailler que de travailleuses. Voilà pourquoi il n’y a pas de solution universelle, il faut nous écouter ! » Par « solution universelle », elle entend la pénalisation du client. Pendant la navette parlementaire et après son adoption, tout a changé. « Du jour au lendemain, mon téléphone a arrêté de sonner… pendant quinze jours », se souvient-elle.

Pour Anaïs, la médiatisation des débats a provoqué un premier choc psychologique. Malgré le retour de quelques habitués, son activité a chuté drastiquement : « J’ai dû perdre trois quarts de mes revenus. Et encore, j’ai de la chance d’avoir commencé avant. J’ai toujours une petite clientèle plus ou moins régulière. » Mais les conditions de travail se dégradent. « La plupart des bons clients ne viennent plus », regrette l’escort, qui constate froidement : « Restent ceux qui se moquent de la loi… et de nous. »

Pendant une période de disette, Anaïs scrute son téléphone, mais il reste muet. « J’avais quelques jours pour payer mon loyer. J’ai reçu un appel. Le mec, je ne le sentais pas du tout. J’ai pris le risque ». Elle poursuit en cherchant ses mots : « Il n’avait même pas d’argent, il m’a braquée, je n’avais rien. Donc il m’a fracassée. »

La loi ne l’a pas convaincue de mettre un terme à sa profession : « Je n’ai jamais pensé arrêter. Je cultive l’espoir de voir la loi abrogée et d’à nouveau travailler dans de bonnes conditions. » Anaïs conclut, toujours mordante : « Avant la pénalisation, je me sentais bien. Par cette mesure, le législateur m’invite à stopper net. Quand j’étais au fond du trou dans mon boulot de cadre, tout le monde me demandait de tenir le coup. Étrange non ? »

Mylène, « Tradi » et libertaire

Les traits durs, le regard ferme, sûre d’elle, Mylène connaît la rue : elle la sillonne depuis quinze années. Surtout la rue Saint-Denis, où cette « tradi » aux accents libertaires se prostitue. Une cigarette et un verre de scotch à la main, elle énumère ses règles : « Non-engagement, non-jugement, non-­performance. Et ça dans toutes les sphères de ma vie ! »

Il reste 59% de l'article à lire.

   Pour lire la suite de cet article, identifiez-vous ou créez un compte :

Article réservé

Pour lire cet article :

Je choisis un pack
Achetez un pack de crédits
pour accéder à cet article.
Consultez nos offres d’abonnement,
à partir de 8€/mois.
Déjà abonné(e) ?
Identifiez-vous.

Vous pouvez aussi acheter le journal contenant cet article ici

Haut de page

Voir aussi

Winter is coming ou l'effondrement qui vient

Sur le vif accès libre
par ,

 lire   partager

Articles récents