Valence en jaune, en masse et dans le calme

L’acte XII des gilets jaunes tant redouté dans la préfecture de la Drôme a réuni une foule joyeuse ou grave battant tambour sous la pluie froide. Témoignages.

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Panique à Valence. La ville était presque en état insurrectionnel avant le rassemblement de gilets jaunes du 2 février. Les autorités se préparaient à accueillir 6 000 à 10 000 mobilisés. Ce qui en faisait le plus grand événement de gilets jaunes « en région ». Lyon Capitale annonçait des « mesures de sécurité exceptionnelle ». La ville se « barricade » résumait un reportage de Soir 3. Le Dauphiné libéré redoutait un « samedi noir » avec un potentiel de « 1 000 casseurs ». Marchés annulés, établissements publics et commerces fermés, transports suspendus, mobilier urbain démonté, la perspective de l’acte XII faisait trembler dans ce chef-lieu de la Drôme visité par le président le 24 janvier. Le groupe Facebook de gilets jaunes locaux ayant explosé après sa prestation surprise. Finalement, les autorités ont recensé 5 400 manifestants. Huit personnes ont été placées en garde à vue, six remises en liberté dans la journée. Ci-dessous, vous pouvez lire les témoignages de manifestants qui disent plutôt leur émotion devant l'ambiance et les échanges observés.

Jacqueline, bénévole à l'ASTI Valence

Trempés, gazés, fourbus... tout ça pour une manif qui ne lance ni ne reprend quasi aucun mot d'ordre, mais qui, devant les flics de la préfecture, entonne « La Marseillaise », juste avant les jets de lacrymos.

Et voilà comment un bref résumé trahit illico le fait que mes 20 ans sont quelque part en 70. (personne n'a repris mon « À bas l'état policier »). Et que ce mouvement des gilets jaunes apprend à se défaire des étiquettes et des cadres de pensée pré conçus.

Quelle énergie tout au long du cortège, quelle détermination, quelle volonté venue du plus profond, quel humour décapant dans les pancartes : « La police nous protège, ça crève les yeux ! »

Des gens venus de Clermont-Ferrand, d'Annecy avec des drapeaux blancs – symbole de paix me dit-on –, d'Ardèche avec un superbe drapeau où une chèvre côtoie le drapeau français, venus de Lyon avec un immense Guignol, ou encore avec ce char énorme qu'on me présente : c'est notre Golem, le Géant des gilets jaunes ; et ces musiciens qui ont joyeusement battu tambour sous la pluie froide… Voilà toute la « foule haineuse » dont nous parle Macron !

Je me fais expliquer aussi le sens des différents bérets portés par des hommes en treillis : un béret rouge pour les para, un bleu pour les Spahis de Valence, un noir pour un de la marine coloniale... des militaires qui ont quitté l'armée pour diverses raisons. Mon interlocuteur « de la colo » a été réformé pour choc traumatique, après 5 ans ici et là. « Je n'avais pas fini mon CAP, je me suis engagé et c'était bien, j'ai beaucoup appris. Mais je n'ai pas pu me former à un métier, même le permis poids lourd j'ai pas pu, parce que je suis daltonien... alors j'ai une retraite de l'armée et le RSA, ça fait 800 euros par mois et aucune formation... je suis gilet jaune, parce que j'ai défendu mon pays qui était démocratique et il ne l'est plus. Le RIC, oui, mais pas des élections, et pas le communisme. » Un autre porte le béret de l'armée italienne où il a fait son service, mais depuis 45 ans il est en France, et depuis des semaines, gilet jaune. Un autre – de l'armée française – a vu deux manifs à Paris, « où la police est trop violente ».

Extraits brefs de paroles difficiles, je ne comprends pas tout et me fais encore moins comprendre, mais je suis émue. Et d'abord, je n'ai jamais autant parlé à des militaires !!. C'est aussi ça, les manifs gilets jaunes, l'idée d'un « Nous » inconnu et désiré qui est à reconstruire complètement.

Françoise, Marche mondiale des femmes

Samedi j'y étais aussi à Valence, je ne pouvais pas être ailleurs, c'était une rendez vous incontournable.

Samedi noir selon le journal local !

Plongée pour la première fois dans une manif des gilets jaunes, j'observais tous ces gens autour de moi : des jeunes, beaucoup, des Femmes beaucoup aussi, des visages graves, rieurs, dégoulinant de pluie, entortillés dans des écharpes...

Nous marchions vivement sous la pluie, entrainés par les chants-slogans, les batucadas.

J'étais émue de me sentir aussi bien parmi tous ces gens, gais, déterminés.

Je me répétais : « Je suis là pour ma grand mère qui est allée en camp de concentration, je suis là pour mon père qui a été résistant, pour mon petit fils qui part tous les matins à 5h sur son vélo travailler pour un tout petit salaire, je suis là pour moi : à 70 ans je marche avec le peuple de France dans la rue ! »

De la lecture, y en avait partout : sur les gilets, les banderoles, les pancartes, les visages.

Nous étions tous et toutes là dans un même but : reprendre notre vie en mains.

J'ai retrouvés plein d'amiEs de militance, sourires et bises mouillés, la vie quoi !

En fin de cette belle manif nous attendaient les gaz lacrymogènes, J'ai couru avec les autres....

A la gare, je me suis faufilée entre les hommes en bleus bardés d'engins de guerre.

J'y retournerai.

Jean-Marie Tampère, militant NPA

Le samedi 2 février j'ai participé à ma sixième manifestation des gilets jaunes à Valence.

Les trois précédentes étaient des manifestations autorisées dont le parcours avait été convenu avec la préfecture, du rond-point de l'entrée sud de l'autorourte A7, tout droit jusqu'au centre. Pas de CRS ni de « casseurs » en vue, juste un cordon de maintien de l'ordre devant les grilles de la préfecture; des manifestations pacifiques de bout en bout .

Celle du samedi 2 fut une manifestation hallucinante. En suivant le parcours habituel, quoique non-autorisé cette fois, nous avons traversé une ville morte, tous les commerces fermés, leurs vitrines protégées par des panneaux de bois. Ceux-ci furent d'excellents supports pour l'expression libre. Les taggeurs s'en sont donné à coeur joie! Sur les façades de banques, quelques vérités bien senties comme : « pilleurs » – ou encore : « Voleurs. Pollueurs: on revient mardi » (mardi 5, manifestation unitaire syndicats + gilets jaunes).

Ou encore sur des magasins de fringues : « Drôlement mieux qu'un aprem' shopping », ou bien « les vrais casseurs sont actionnaires » – « le luxe ou la vie ».

Sur un autre magasin, à l'adresse de Macron, ce slogan de 68 détourné : « Ce n'est qu'un débat, le combat continu(e) ». À l'adresse de Castaner : « Que fait la police? Ça crève les yeux. »

Le clou revient à ce tag écrit à l'adresse du maire de Valence : « Désolé Daragon, on a oublié de tout casser. »

Car le fait marquant de cette journée n'est pas le tir de grenades lacrymogènes pour tenir des manifestants pacifiques hors de portée des grilles de la préfecture, notre point de chute habituel; ce ne sont pas les hypothétiques débordements violents des « 10% de casseurs » dont le journal local avait menacé les habitants et les commerçants, violences absentes de cette manifestation ; ce n'est pas la pluie battante qui en a refroidi plus d'un (nous étions 6000 quand même!); le fait marquant fut le blocage total d'une ville imposé par nos édiles et le représentant de l'état.

M. Daragon, maire de la ville, et M. Spitz, le préfet bientôt promu, ont réussi à faire de Valence une ville morte, un samedi après-midi, ce que les plus extrémistes des Gilets Jaunes n'osaient plus espérer.

Je reviendrai le 5 plus déterminé que jamais… et toujours pacifiquement !

Anne, bénévole à l’ASTI Valence

10 000 personnes attendues dont 1 000 casseurs, tout est prévu ! En effet, interdiction d'accéder à Valence en voiture, fouille systématique à l'entrée de la ville… résultat : une longue marche d'approche pour rejoindre la manifestation dans une ville déserte, vide ! Des magasins et des banques sont barricadés derrière des panneaux en bois, sous une pluie abondante et froide... pas très encourageant tout ça !

Mais au bout du chemin, de nombreux gilets jaunes, parmi lesquels des familles aussi, dans une ambiance festive, clowns, tambours, marionnettes géantes, pancartes, slogans..... avancent tranquillement dans une longue avenue parfois salués par les habitants des immeubles qui la longe. Une dame d'un certain âge qui agite un gilet jaune depuis sa fenêtre est acclamée par les manifestants.

Arrivés aux abords de l'hypercentre dont chaque entrée est fermement gardée par des CRS, la manifestation se rapproche de la préfecture et s'immobilise autour de la statue de Bachasson, une légère tension se fait ressentir... et des gaz lacrymogènes dispersent les participants dans les petites rues avoisinantes. Certains poursuivent sur le parcours initialement prévu, d'autres s'interrogent, ne connaissent pas la ville, ils ne sont pas de Valence. Finalement après quelques minutes d'hésitation, le cortège repart, décrit une boucle et revient sur ces pas écourtant ainsi le parcours sous une pluie qui redouble.

Nous aussi nous ruisselons, et décidons alors de rejoindre nos voitures de l'autre côté du pont pour connaître la suite via les médias, et au sec. Selon la presse locale, 6000 gilets jaunes étaient présents, mais pas sûr qu'il y ait eu 600 casseurs... en tout cas la manifestation fut sans violence jusqu'au bout !


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