Agnès Varda : disparition d’une toute petite dame immense

Agnès Varda est morte, dans la nuit de ce jeudi à vendredi 29 mars, à l’âge de 90 ans, laissant derrière elle une œuvre conséquente, marquée par le féminisme et la liberté.

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À ses débuts, celle qui est née à Ixelles, en Belgique, le 30 mai 1928, était photographe. À la toute fin de sa vie, elle se voulait encore cinéaste et artiste visuelle, conteuse toujours, tournant avec l’artiste JR une espèce de road movie, Visages Villages. Entre ces deux moments, une existence pleine, des rencontres fortes, des œuvres uniques. Une amitié avec Jean Vilar, des études de photographie à l’école des Beaux-arts de Paris, des portraits au Festival d’Avignon et pour le Théâtre national populaire, un premier film remarqué, La Pointe courte (1955), relatant les tribulations d’un couple, une vie partagée avec Jacques Demy, dès 1958, et un chef d’œuvre : Cléo de 5 à 7 (1962).

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Film d'une génération, film d'un mouvement, celui de la Nouvelle Vague. Emblématique à foison. Portrait de femme, réalisé par une femme. Passons sur le canevas. Ou presque. Deux heures de la vie d'une chanteuse, dont la gueule d'ange blond bute sur de pleines bordées de fragilités. Deux heures en attendant les résultats d'un examen médical. Un temps réel, découpé en tranches horaires indiquées en sous-titre. Des haricots la vie.

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C'est là une approche du personnage à fleuret moucheté. Un personnage griffé, égratigné. Caressé aussi par une caméra sensuelle collant au corps élastique de Corinne Marchand, rehaussé par une voix off qui vient, va, vogue, accoste au gré des rencontres, d'une errance parisienne, au fil d'une conscience qui s'ouvre au monde, trouve son identité. Ça flirte avec la maladie, assurément, en noir et blanc (au diapason d'une robe à pois), ou plutôt le sentiment de la maladie. Surtout, ça courtise le frais (nombre de scènes sont tournées en extérieur), se gorge de répétitions, de chansons poussées par Michel Legrand, impromptues (ou qui en ont l'air). Avec des airs de faux, ou de défauts, ces fameux défauts dont parlait Truffaut. Cléo de 5 à 7 : une cuisine de marché, avec son phrasé, ses ponctuations, sa légèreté suspendue dans la gravité.

En 1971, elle signait le « Manifeste des 343 », en 1976, c’est L’une chante, l’autre pas, abolissant la frontière entre la fiction et le documentaire. D’un genre l’autre vont suivre des films toujours importants : Documenteur (1981) ; Murs murs (1981) ; Sans toit, ni loi (1985), récompensé par un Lion d’or, à Venise ; Jacquot de Nantes (1991), film hommage à son époux et ses souvenirs d’enfance ; Les Glaneurs et la Glaneuse (2000) ; Les Plages d’Agnès (2006), salué par le César du meilleur documentaire et inaugurant une série où chaque titre se veut un écho à son travail, jusqu’à Varda par Agnès (2019), récemment diffusé sur Arte, demeurant son dernier film, affichant sa fidèle coupe au bol, évoquant sa carrière et ses inspirations. Elle avait alors annoncé ne plus vouloir accorder d'entretiens à la presse, préférant que son œuvre soit regardée plutôt que d'en parler.

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Auparavant, en 2011, elle avait tourné, Agnès de ci, de là Varda, une série de cinq documentaires de quarante-cinq minutes pour Arte, invitant à la suivre dans une joyeuse brinquebale, qui pourrait bien définir l’œuvre et la personnalité d’une artisane hors norme, où tous les coups jolis sont permis, d’une furieuse et stimulante liberté. La série commence par une virée à Berlin, puis saute aussi sec dans le bazar de l’atelier de Chris Marker. La caméra vient, va, vogue, accoste sur les cosmogonies d’un « grand pourvoyeur d’informations latérales ». Là où s’agite son imagination, riche d’images animées, peuplée de chats, d’espiègleries, de petits trucs pas sérieux. Et de filer vers Nantes pour célébrer les 20 ans de la mort de Jacques Demy et les 50 ans de Lola (1961). Lisbonne est un autre point de chute, en compagnie de Manoel de Oliveira. Le cinéaste portugais a beau avoir 103 ans, ça ne l’empêche pas d’esquisser, au débotté de la conversation, un duel au fleuret du bout de sa canne, ni d’imiter trois pas de Charlot, ni de chiper la caméra de la cinéaste pour finalement livrer des images de Varda qui se révèleront totalement floues et embrumées.

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De son domicile parisien à Nantes, de Bruxelles à Rio, de Venise à Boston, jusqu’au festival de Guadalajara au Mexique… Il faut croire qu’Agnès Varda ne tenait pas en place. Fraîche et pétillante, filmant partout, obstinément, la vie et l’art contemporain, interrogeant ses sujets, jouant avec eux au gré des humeurs déambulatoires.

« Ce sont des chroniques de voyage, avec mes curiosités personnelles que je voulais partager, nous confiait la réalisatrice, chez elle, rue Daguerre, dans le XIVe arrondissement, au moment de la diffusion de la série. Mais il n’y a pas de prétention, ni ambition à vouloir faire croire que. Il y a le désir de donner une forme, la mieux montée, avec de petites acrobaties pour passer d’un sujet à l’autre, entre le jeu de mot et le jeu d’images. Dans certains de mes films, comme Les Glaneurs…, il existe une vraie adhésion au réel, avec beaucoup de gravité. Là, j’ai choisi la légèreté, en me confrontant aux artistes qui, pour beaucoup, sont des rêveurs. Et en même temps, j’avais envie de glissser mes questionnements, comme le mouvement, l’instant décisif en photographie, comme disait Cartier-Bresson, le comportement des visiteurs dans une exposition, la voltige des trapézistes, qui sont comme des poissons volants, la symbolique de l’Annonciation. Je crois que dans l’utilisation des accroches et des soi-disant “par hasard” se crée un sens. Ce n’est pas à moi à le donner mais au spectateur. C’est un feuilleton de feuilles, d’où cette introduction à chaque épisode, avec cet arbre dans ma cour et ses feuilles qui poussent plus vite que nous. C’est comme ça, je filme. En sachant que filmer, c’est être frustré tout le temps. »

En 2017, à Hollywood, elle recevait un Oscar d’honneur pour l’ensemble de sa carrière. Elle était la première réalisatrice à recevoir ce prix. Comme elle avait été la première à annoncer la Nouvelle Vague.


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