Algérie : Un peuple se lève

Les Algériens sont plus que jamais décidés à en finir avec l’ère Bouteflika. Hommes et femmes de toutes générations le crient et le chantent dans les manifestations. Reportage.

Sur les hauteurs de Telemly, à Alger-Centre, il est 13 h 30 ce vendredi 1er mars. Au cinquième étage d’un immeuble, on entend le prêche du vendredi. La mosquée Wartilani est juste en contrebas. Cette fois, pas d’appel au calme plus ou moins masqué. Rien d’inhabituel, si ce n’est le bourdonnement des hélicoptères, véritable bande-son de la ville depuis l’aube. Dans l’apparente quiétude de ce jour de repos hebdomadaire, Hachemi et Farah, 27 et 26 ans, jeunes mariés, s’affairent à fabriquer des pancartes. Pour l’un, ça serait le visage du Premier ministre, Ahmed Ouyahia, barré de rouge. Pour l’autre, un hashtag « système pourri » et le chiffre 5 rayé, référence à la cinquième candidature du président Abdelaziz Bouteflika, 82 ans le lendemain.

Avant de partir – par les petites rues, c’est plus sûr –, on s’interroge vaguement sur l’opportunité de prendre les affiches. Et si on croisait la police ? Et puis non, rejoints par deux amis, on les embarque et le pas se fait de plus en plus pressé. Tout l’enjeu est de ne rien rater tout en n’arrivant pas les premiers. On craint quelques arrestations pour la forme. Mais la foule, arrivant de partout, par les petites ruelles comme les grandes avenues, est de plus en plus nombreuse, et l’allégresse communicative prend le dessus. Les slogans s’enchaînent, « le peuple ne veut ni de Boutef, ni de Saïd » (frère du Président, l’homme de l’ombre), « l’Algérie n’est pas une monarchie, c’est une république », « y’en a marre du gouvernement des gangs »… Et les pancartes rivalisent de mots bien sentis. « Want to be free, viva l’Algérie », « Nous ne voulons ni du cadre ni des clous qui le fixent ».

Ce « cadre » honni des Algériens, c’est le portrait encadré de Bouteflika, qui trône un peu partout et devant lequel les amis du régime viennent rendre hommage au Président, à défaut de pouvoir le voir en personne, puisque son état de santé ne lui permet plus de se montrer en public depuis son accident vasculaire-cérébral en 2013.

« Pour la dignité »

Difficile de quantifier une telle affluence : le lendemain, les journaux parleront de centaines de milliers, probablement plusieurs millions de manifestants dans le pays. Tout le monde est surpris, heureux de se compter et de se prendre en photo. Pour beaucoup, c’est la première manifestation. Casquette sur la tête et drapeau sur le dos, Amal, la trentaine, se dit « ni politisée ni rien », ce sont les réseaux sociaux qui l’ont encouragée à venir. « Pour la dignité », dit-elle. Elle est heureuse de voir « tout Alger », « les riches, les pauvres, les vieux, les femmes ». Un peu plus loin, Bouzed, qui était déjà là pour « la première », la manifestation du 22 février, celle dont on ne savait qu’attendre tant l’origine de l’appel, lancé sur Internet, était flou. Cette manif spontanée qui a finalement été suivie dans tout le pays et a enclenché les suivantes, celles des étudiants, des journalistes, des avocats.

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