« Ce régime empêche les Algériens de respirer »

Acteur engagé de la société civile algérienne, Hakim Addad analyse les raisons de l’immense mobilisation populaire anti-Bouteflika et les rapports de force qui s’exercent au sein du pouvoir.

Où va l’Algérie maintenant ? Abdelaziz Bouteflika a finalement renoncé, le 11 mars, à se présenter pour un cinquième mandat, mais il a dans le même temps annulé l’élection présidentielle prévue le 18 avril, ce qui, de fait, prolonge son quatrième mandat, en dehors de tout cadre constitutionnel. Il a promis aux Algériens de remettre le pouvoir à son successeur, mais seulement une fois achevée une « conférence nationale » devant accoucher d’une nouvelle constitution avant la fin 2019, qui devra être ensuite adoptée par référendum, avant que soient organisées de nouvelles élections. Soit, au bas mot, un an de plus dans le fauteuil (roulant) présidentiel. Pas sûr que cela convainque la rue, car ce sont bien les millions d’Algériens manifestant pacifiquement qui ont fait reculer le pouvoir.

« Je comprends les motivations des nombreux compatriotes qui ont choisi ce mode d’expression », énonce le préambule de la « lettre » adressée au peuple le 11 mars… Mais Bouteflika est-il vraiment l’auteur de ce message ? Beaucoup d’Algériens en doutent, puisque le vieil homme – 82 ans – est grabataire depuis son AVC en 2013, a été hospitalisé à Genève du 24 février au 10 mars, et n’a pas été vu en public depuis des lustres. Les « décideurs », selon l’euphémisme courant pour désigner les forces qui détiennent le pouvoir dans l’ombre, ont probablement jugé qu’il valait mieux lâcher sur le 5e mandat pour garder la main sur la suite.

Cofondateur en 1993 du Rassemblement actions, jeunesse (RAJ), Hakim Addad est toujours un acteur engagé de la société civile algérienne et de ses mouvements sociaux. Participant au mouvement populaire né le 22 février en Algérie, il observe la forte mobilisation des Algériens et analyse le comportement du pouvoir face aux revendications populaires.

Le président Bouteflika est grabataire. Les Algériens savent-ils qui les gouverne réellement ? À qui en veulent-ils d’abord ?

Hakim Addad : Les Algériens savent qui les gouverne ! Je dirais même depuis toujours, en tout cas depuis l’indépendance. Ils savent que ce n’est pas uniquement la personne qui est mise en avant sur la photo, mais des clans, qu’il s’agisse de militaires ou de membres des services de sécurité, ou plutôt de renseignement. Depuis une vingtaine d’années et l’accession au pouvoir de Bouteflika, s’y ajoutent des membres de l’oligarchie, surtout des hommes d’affaires qui sont venus s’associer à la famille du président. Les Algériens savent donc très bien que ce n’est pas un homme seul qui dirige le pays, mais un conglomérat de personnes qui mettent en avant depuis ­toujours un ­personnage qui les représente et qui est en quelque sorte le porte-parole non pas des Algériens, mais du pouvoir. Or l’état de santé de l’actuel président et la volonté de ce pouvoir (pas seulement la famille Bouteflika) d’être à nouveau représenté par lui ont été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ! C’est cela qui a fait sortir massivement les Algériens dans la rue, affirmant qu’ils ne veulent plus de ce pouvoir ni de l’image qu’il propose, et surtout qu’ils exigent de changer de système politique. La problématique n’était pas tant de refuser un cinquième mandat que de changer en profondeur ce régime qui empêche les Algériens de respirer, qui réprime les droits et les libertés, qui a conduit l’Algérie là où elle est, dans ce marasme économique et social dans lequel se débattent ses citoyens.

L’oligarchie qui se partage le pouvoir, entre armée, services de renseignement et de sécurité, milieux d’affaires et haute administration, continue-t-elle à être solidaire, voire à faire bloc, ou bien commence-t-elle à se fissurer ?

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