« 68, mon père et les clous », de Samuel Bigiaoui : quel bazar, la vie !

Avec 68, mon père et les clous, Samuel Bigiaoui filme à la fois un rapport intime et la fin d’une époque, sans nostalgie.

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Bricomonge, une quincaillerie dans le Ve arrondissement parisien, qu’on dirait « à l’ancienne », ou comme il n’en existe plus beaucoup. Au reste, celle-ci va bientôt tirer le rideau. À l’intérieur, au décor hétéroclite, des pots de peinture en masse, du petit outillage, des produits d’entretien, des colles en pagaille, des ampoules en tout genre, des clous, des vis et des boulons en vrac. Factures manuscrites et commandes tapissent le grand miroir derrière la caisse. On y découpe aussi du bois sur mesure, dans un bazar ordonné où l’on échange dans toutes les langues, entre les clients de la boutique et le personnel.

Ça eut payé ; ça ne paye plus. La clientèle est partie ailleurs, vers les grandes surfaces de bricolage. Il est temps de plier les gaules, de céder à un repreneur – en l’occurrence, un petit supermarché. Rude coup pour les employés. José est là depuis trente-deux ans, Mangala, qui se souvient avoir obtenu ses papiers grâce à Bricomonge, depuis vingt-huit ans. C’est aussi l’âge de la retraite pour Jean, le patron, filmé par son fils, Samuel Bigiaoui, dans ces dernières semaines cruelles.

Jean est un quincaillier peu ordinaire. Claude Eveno, urbaniste, fidèle ami depuis le lycée, donne une idée du personnage, et s’en amuse : « C’est un mec qui a fait des études supérieures, qui a essayé de faire la révolution, quasiment un homme de main dans les groupuscules révolutionnaires, qui a réalisé des films politiques. Personne ne peut imaginer qu’il y a un dangereux subversif derrière la caisse ! »

Du cadre intime à l’universel

Pour cet intellectuel, ancien militant maoïste qui fut l’assistant du cinéaste Joris Ivens, le choix de la quincaillerie dans les années 1980 a été une façon de ne pas céder à la construction d’une carrière, « le parfait abri contre tout supérieur hiérarchique ». Une manière de rester anonyme pour qui aimerait être « couleur muraille ».

Sans ajouter de commentaires ni de bancs-titres, Samuel Bigiaoui cadre le ballet des clients, les habitués, le tout-venant, au plus près des corps, les menus déplacements des employés dans l’espace réduit, entre les rayonnages labyrinthiques, le travail inlassable de manutention, ses propres conversations avec son père autour de la boutique en périclite. Il l’interroge sur son parcours, ses activités clandestines, façon Robin des bois, dans les années 1960 et 1970, sur lesquelles le futur retraité tient un discours « bien réservé dans sa réserve ».

Relatant la fin du petit commerce de proximité en centre-ville tout en filmant une relation au père sans conflit et dans la complicité, s’avançant ainsi du cadre intime à l’universel, Samuel Bigiaoui aurait pu livrer un documentaire (son premier) chargé de nostalgie. Il n’en est rien. 68, mon père et les clous se veut un huis clos qui n’a rien d’étouffant, imprégné de mélancolie, mais un film heureux et jubilatoire. Chargé de sourires. En témoigne cette recommandation qu’un client adresse au patron au moment de la « liquidation totale » : « Faites attention, à la retraite, on n’a plus une minute à soi. Et en plus, il n’y a pas de vacances ! »

68, mon père et les clous, Samuel Bigiaoui, 1 h 24.


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