Lettre à Jean-Michel Blanquer

Tribune. Philippe Bruyère, enseignant, répond à la lettre adressée par le ministre de l'Éducation nationale aux professeurs.

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Monsieur le ministre,

Je m’octroie une petite pause dans mes copies dominicales pour répondre avec sincérité à votre lettre reçue ce vendredi. Elle a pour titre « la loi pour une école de la confiance », elle débute par « La confiance », et se conclut « avec toute ma confiance ». Sept fois le mot confiance dans une courte lettre. Je m’interroge...

Me vient alors cette question préalable, inévitable, essentielle : pouvons-nous nous faire confiance, Monsieur Blanquer ? Aurais-je dû vous faire confiance lorsque vous aviez promis en arrivant au ministère de ne pas « faire une nouvelle loi » ? Puis-je vous faire confiance lorsque vous proposez une « réforme », donc une amélioration, à moyens constants ?

Dois-je vous faire confiance lorsque vous prétendez « réduire les inégalités sociales » sans traiter un seul instant le problème fondamental de la mixité ? Suis-je autorisé à vous faire confiance lorsque vous supprimez 2 600 postes dans le secondaire quand 40 000 écoliers arrivent en sixième ? Difficile de vous faire confiance lorsque vous m’écrivez que vous investissez « massivement » dans l’éducation avec la création de 2 300 postes, qui représentent 4 ridicules pourcents des 59 500 postes que vous aviez supprimés sous N.Sarkozy. Comment vous faire confiance lorsqu’à la radio je vous entends dire, puis vous contredire ?

Puis-je vous faire confiance lorsque vous tentez de relever le niveau de tous en mathématiques en les rendant facultatives à partir de la classe de première ? Peut-on faire confiance à un homme qui prône « l’élévation du niveau général » en réduisant drastiquement les enseignements généraux au lycée professionnel ? Compliqué d’avoir confiance en un homme qui montre quelques signes autoritaires, au point de centrer sur lui toutes les décisions éducatives d’un pays en supprimant les instances indépendantes. Très compliqué de faire confiance à celui qui impose des programmes rejetés massivement par le Conseil supérieur de l’Éducation. Suis-je prêt à faire totalement confiance à celui qui empêche mes représentants syndicaux de me représenter ?

Et inversement, Monsieur le ministre, je me questionne sur la confiance que vous me portez. Est-ce pour renforcer notre lien de confiance que vous gelez mon salaire ? Me faites-vous suffisamment confiance en m’interdisant de critiquer publiquement vos choix ? Me faites-vous confiance en interdisant tout « attroupement » à Autun lors de votre venue ?

Empli de cette confiance, pourquoi envoyer des lettres de menaces de sanctions (y compris pénales) à ceux qui ne partagent pas votre passion de l’évaluation ? Confirmez-vous votre confiance en gazant des enseignants pacifistes devant un rectorat ? Est-ce gage de confiance de réagir avec dix jours de retard au suicide d’un enseignant ? Dois-je croire que vous me faites confiance en qualifiant mes arguments de « bobards » ou d’« intoxications » ? Mais très paradoxalement, ne me faites-vous pas un peu trop confiance parfois ?

N’avez-vous pas trop confiance en pensant qu’en dispensant deux heures de cours supplémentaires je ne serai pas à la peine ? Ne me faites-vous pas trop confiance en pensant qu’avec des classes surchargées je parviendrai à aider tous les élèves ? Ne nourrissez-vous pas une confiance démesurée en pensant que je vais parvenir à réduire les inégalités sociales dans des classes bondées ? Ne tombez-vous pas dans l’excès de confiance lorsque vous pensez que je vais pouvoir bien faire mon métier avec l’inclusion d’élèves handicapés sans AVS personnellement dédié ?

Pour finir, pensez-vous que je puisse avoir confiance en quelqu’un qui me demande tant de lui faire confiance ? N’êtes-vous pas dans un excès démesuré de confiance en pensant qu’avec une simple lettre vous gagnerez ma confiance ? En toute sincérité Monsieur le Ministre, n’est-ce pas trop tard pour se faire confiance ? N’avez-vous pas déjà bien trop abusé de ma confiance ? Comme vous le constatez, à tant le répéter, ce mot devient creux, vide, inaudible ; et à tant le contredire dans les faits, il finit faux, hypocrite, mensonger. Notre confiance semble inversement proportionnelle : plus vous me la confiez, plus vous la perdez.

Ne m’en voulez pas Monsieur le ministre, la confiance ne se décrète pas.

En toute sincérité,

Philippe Bruyère, enseignant d'espagnol en lycée et collège Rep+ dans le sud de la Drôme


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