Notre monde est une charogne

Tribune. Pour Samuel Lequette et Delphine Le Vergos, la transition écologique exige une réduction progressive de nos flux de matière et de nos flux d’énergie, ce qui implique une rationalisation de la gestion des déchets et des excréments.

Samuel Lequette  et  Delphine Le Vergos  • 6 avril 2019
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Notre monde est une charogne
© photo : l'association La Tricyclerie fabrique du compost à partir de déchets organiques de restaurants à Nantes. crédit : LOIC VENANCE / AFP

Le Parlement européen a validé le 27 mars dernier un projet de directive qui interdira, au plus tard début 2021, la mise sur le marché de certains objets en plastique à usage unique, comme les assiettes, les couverts ou encore les pailles, ainsi que les produits à base de plastique oxodégradable. L’adoption de cette mesure nous rappelle que plus de 80% des déchets marins sont en plastique, et que les résidus plastiques sont présents à la fois chez les espèces comme les tortues de mer, les phoques, les baleines et les oiseaux, mais aussi chez les poissons et les mollusques, et par conséquent dans la chaîne alimentaire humaine. Ce que nous jetons discrètement ne cesse, de façon incontrôlée, de nous revenir à la face, par les voies de l’eau, de l’air, de la terre et des réseaux trophiques pour finir dans nos assiettes.

Le sort que nous réservons à nos déchets est révélateur d’un modèle productiviste et consumériste, mais également du changement d’époque que nous traversons et des bouleversements symboliques, culturels, sociaux et cosmologiques, qu’il occasionne. Dans l’anthropocène, qui se caractérise à la fois par l’avènement de l’imprévisibilité, et par la nécessaire prise en compte du long terme, la conception de la nature et le statut de la mort à l’intérieur de nos sociétés modernes constituent des résistances fortes à l’initiation et à la pérennisation de comportements pro-environnementaux. À travers les défis du réchauffement climatique et les perspectives, si positives soient-elles, de transition écologique, se jouent notre identification et notre relation à la nature ainsi que notre rapport à notre mort propre.

Un rapport humain-nature gestionnaire et dominateur

La domination de la nature par l’homme et la relégation de la mort, caractéristiques des régions occidentales les plus industrialisées au XXe siècle, ont conduit au développement de nouvelles formes de neutralisation et de dénégation. L’extractivisme forcené a entériné un rapport humain-nature gestionnaire et dominateur, qui fait de l’environnement un territoire de prédation ; la mort s’est nettement médicalisée et privatisée pour devenir un objet de contrôle relié à des choix individuels, perdant ainsi une partie de sa consistance symbolique, culturelle et sociale, et peut-être aussi une partie de sa réalité.

Or penser la transition écologique, le passage et la liaison, requiert, outre les précautions matérielles et les options spirituelles de chacun, d’anticiper la précarisation de la biosphère et la raréfaction des ressources, et de se préparer à sa mort prochaine, de s’y affronter de notre vivant (ante mortem), depuis notre propre corps et depuis notre propre mort, quand les progrès médicaux et technologiques nous promettent une mort douce et lointaine. Il nous faut renoncer d’une part au fantasme de la nature comme territoire inépuisable d’exploitation, et d’autre part au fantasme d’éternité.

La publicisation de scénarios alarmants étayée par la médiatisation des grandes catastrophes naturelles récentes – ouragans, inondations, vagues de chaleur, sécheresses, incendies –, causant des dévastations de grande ampleur et des morts nombreuses et violentes, nous enjoint, après la stupeur et l’effroi, à reconsidérer le donné naturel, mais aussi, à travers l’expérience individuelle, à prendre conscience de notre vulnérabilité.

Nous sommes soudainement confrontés à l’idée que nous pourrions bientôt ne plus avoir un monde où habiter, et qu’alors nous pourrions mourir plus tôt et dans des circonstances plus douloureuses que prévues.

Si la transition écologique est inéluctable, elle impose pour autant que nous nous résolvions en un temps extrêmement court à nous essayer, par la concertation et l’action, à la finitude du monde et à notre propre finitude. Nous voilà aux antipodes de l’idéologie du développement durable, qui visait à concilier coûte que coûte croissance illimitée du PIB et protection de l’environnement.

La nature, un « écosystème évolutionnaire dynamique »

La transition écologique exige une réduction progressive de nos flux de matière et de nos flux d’énergie ; mieux considérer la nature, moins l’exploiter, suppose encore de la regarder entièrement, c’est-à-dire non plus exclusivement comme un dehors pourvoyeur de ressources, mais davantage en tant qu’« écosystème évolutionnaire dynamique » (Holmes Rolston), ni bienveillant ni maternel, échappant partiellement à notre maîtrise et à notre compréhension.

Certes, on observe un tel renouement avec les cycles de la matière et du monde vivant s’opérer lentement depuis les années 70 dans les domaines de l’agro-écologie et de la permaculture, ou chez des populations sensibilisées aux problématiques environnementales, à travers plusieurs types de comportements émergents liés à la rationalisation progressive de la gestion des déchets et des excréments. En apparence anecdotique, l’apparition relativement récente de lombricomposteurs domestiques et de toilettes sèches, permettant de transformer en compost les déchets alimentaires et les excréments pour qu’ils retournent à la terre, représente une première avancée, mais pareille évolution ne va pas de soi. Comment faire accepter que nos matières organiques et résiduelles, habituellement évacuées et contenues dans les catégories esthétiques de l’immonde et de la laideur, fassent ainsi retour dans notre environnement immédiat ? Là est l’un des enjeux les plus délicats de la transition écologique au sein de nos sociétés de l’hygiénisme et de la salubrité : agir et gouverner en faveur de la transition écologique nécessite non seulement d’obérer nos conditions de vie mais aussi de cohabiter de plus en plus avec nos pertes et avec nos restes, qui nous renvoient à la mort. « Cadavre » possède la même étymologie que « déchet », provenant du latin cadere « choir, tomber ».

La compréhension intime des enjeux de la soutenabilité repose largement sur notre capacité à regarder la nature en face, et à réinsérer les processus naturels et la mort, sans pour autant les exalter, dans la vie elle-même, et dans l’ordre écologique du monde, afin de leur donner sens. Le citoyen et le politique doivent consentir à entrer collectivement dans le drame de la nature, bien loin du mythe individualisant du zéro déchet et de l’idéologie du recyclage vertueux.

N’oublions pas que les sociétés industrielles contemporaines, qui s’alimentent de la destruction du vivant sont en train de s’auto-détruire du fait même de la multiplication des objets indestructibles qu’elles ont contribué à produire, et qui sont la négation même du monde.

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