Produire sans pesticides : « Aucun regret ! »

Se passer de produits phytosanitaires, c’est possible. Florence, Laurent et Olivier l’expérimentent dans leurs exploitations en pleine conversion bio, une période qui peut être très difficile financièrement.

Oriane Mollaret  • 10 avril 2019 abonné·es
Produire sans pesticides : « Aucun regret ! »
© crédit photo : Claudius Thiriet / Biosphoto / AFP

Florence Gachet

Arboricultrice depuis vingt ans, 8 ha dans une coopérative de 70 ha, Corrèze

« Le bio arrive tout doucement dans les coopératives, même si ce n’est pas la politique générale. On essaie d’abord de trouver de nouvelles variétés plus résistantes, mais elles sont marketisées : il faut payer pour le plant, puis des royalties pour la commercialisation. En arboriculture, nous sommes les plus gros consommateurs de produits phytosanitaires : les fruits restent longtemps sur les arbres, hors récolte il faut quand même soigner les vergers, les outils de désherbage mécanique ne sont pas au point… Quand on diminue les pesticides, les fruits ont plus de défauts ; or, dans la grande distribution, le moindre défaut est pénalisé ou rejeté.

Je ne pouvais plus diminuer sans me retrouver en péril économique. Je suis donc passée en conversion bio, mais cette période est particulièrement difficile. Les aides sont ridicules comparées au surcoût, il y a un manque de mesures politiques et d’accompagnement. La conversion, c’est une double peine : on a le boulot du bio, mais sans le label et donc sans le prix. Ma production bio est vendue dans le circuit conventionnel, mais avec des défauts, donc mon kilo de pommes est payé 20 centimes contre 45 normalement. Avec le label, ce serait un euro le kilo. Et j’en ai encore pour quatre ans à convertir tous mes pommiers… C’est très difficile en ce moment. Ma coopérative veut faire machine arrière, mais moi, non. »

Laurent Bonin

Maraîcher depuis un an, 1,5 ha, Creuse

« Après mon BTS en maraîchage, j’ai repris un gîte, puis je me suis lancé dans la vente de légumes. J’ai dû faire une conversion bio, même si je n’avais jamais utilisé de produits chimiques sur mes terres, pour que mes produits aient le label bio et pouvoir les vendre comme tels à des restaurants, des magasins bio ou sur le marché. Dans les écoles agricoles, on met l’accent sur la rentabilité, calculée en fonction de l’engrais chimique utilisé. On ne présente pas de méthodes alternatives. La culture bio est moins productive, mais à mon échelle je m’en sors très bien. Le problème, c’est que le système économique est fondé sur une production unique sur une énorme surface. En bio, il faut se diversifier : si une culture est ravagée, j’ai d’autres productions pour m’en sortir.

Les réglementations européennes s’assouplissent pour favoriser les conversions, mais au détriment des règles de la bio. Par exemple, pour mes pommes de terre, j’utilise un traitement spécifique qui ne tue que les doryphores. Maintenant, un nouveau produit est autorisé, alors qu’il tue tous les insectes. Je pense que l’Europe veut favoriser la bio pour servir les lobbys de l’agroalimentaire. Il y a un véritable engouement des consommateurs pour les aliments bio, donc les industries agroalimentaires ont sauté sur l’occasion et il faut plus d’agriculteurs pour les fournir. »

Olivier Gallien

Céréalier depuis vingt-huit ans, 157 ha, Côte-d’Or

« J’étais en conventionnel depuis 1991. Avec tous les frais à avancer pour les pesticides, économiquement, c’était très fragile. En outre, j’en avais marre de balancer dans la terre des produits avec des têtes de mort sur le bidon. Donc j’ai commencé une conversion bio en 2016. C’est comme une mutation professionnelle, car il faut changer complètement ses techniques. Ceux qui défendent les pesticides, c’est qu’ils ne travaillent plus du tout le sol : ils ne labourent plus, ils mettent du Roundup à la place. Pour devenir bio, il faudrait qu’ils changent complètement leurs méthodes.

Pour l’instant, je suis dans une zone de confort, avec des aides à la conversion jusqu’en 2021. Pour la suite, je me suis déjà inscrit dans des réseaux locaux de vente bio. Dans cette filière, même si les produits sont mieux valorisés, on n’a que des petites quantités, donc il faut se regrouper. Techniquement comme philosophiquement, je n’ai aucun regret ! »

Écologie
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