Flic et de gauche, « une prise de risque »

En accord avec leurs convictions, des policiers tentent d’infléchir les pratiques en vigueur ou de résister aux consignes. Mais découragement et autocensure finissent souvent par les rattraper.

Comment bloquer une banque ? Comment donner du fil à retordre aux forces de l’ordre ? Dans les locaux de Greenpeace, on forme à la désobéissance civile à tour de bras. Technique de la chenille, du tapis ou du poids mort, simulation d’arrestation… Max (1) se prête au jeu sans rechigner, il connaît les règles mieux que quiconque : il est flic.

« Flics, porcs, assassins ! », « Tout le monde déteste la police ! », « Suicidez-vous ! » Ces slogans, Max, 37 ans, les a souvent entendus depuis ses premières expériences de manifestant au lycée. Il y a neuf ans, il passe de l’autre côté de la barricade pour endosser l’uniforme bleu marine. Un rêve de gosse, mais aussi un choix militant pour « faire bouger les choses de l’intérieur ». « J’essaie de concilier mon métier et mes valeurs de gauche, c’est-à-dire l’humanisme, la solidarité, l’internationalisme, la liberté… explique-t-il en entrant dans un café. À la fin de la journée, il faut que je sois capable de me regarder dans la glace et de me dire que je suis fier de ce que j’ai fait au regard de mes convictions. »

Ici et là, comme Max, des policiers essaient de se battre pour une police plus humaine, plus proche de la population et contre la répression systématique. Si l’intention est louable, il n’est pas facile d’être un flic de gauche dans ce milieu. À la dernière présidentielle, la moitié des collègues de Max ont voté à l’extrême droite, d’après une enquête du Cevipof de 2017.

À le regarder tranquillement installé devant une limonade, la voix posée et le regard franc, on a du mal à imaginer Max parti en croisade pour changer la police de l’intérieur. Et pourtant. « Nous, les OPJ [officiers de police judiciaire], nous avons du pouvoir, sourit-il. Par exemple, c’est nous qui décidons de placer en garde à vue ou non. Dans mon service, nous avons un accord tacite : nous n’envoyons pas les personnes sans-papiers en centre de rétention. Nous devons faire comme si ces personnes n’avaient jamais existé. C’est une vraie prise de risque mais, avec les collègues, nous nous sommes auto-organisés. Nous avons créé une culture de la contestation qui n’existe pas, à la base, dans la police, et nous avons fait plier la hiérarchie plusieurs fois. » Pour aller plus loin, il ne se prive pas de titiller ses collègues : « Sur les affaires d’agression sexuelle, quand j’en entends un dire “mais en même temps, elle portait une jupe”, j’interviens. En ce moment, on discute beaucoup de la culture du viol, ça ouvre le débat, ça libère la parole. Je les pousse aussi à lire Bakounine, ça les fait réfléchir. Peut-être qu’un jour j’embarquerai tout le service dans une manif ! »

Max relate ses petites victoires quotidiennes en sirotant tranquillement sa boisson, sans remarquer la patrouille de policiers qui arpente le trottoir derrière lui, pas plus que leurs collègues à vélo, les camions de CRS ou la cavalerie qui remonte le boulevard au petit trot. « J’ai toujours revendiqué mon engagement, je suis le gauchiste du service, poursuit-il. Des collègues qui n’auraient pas osé évoquer ces idées se rendent compte qu’ils ne sont pas seuls. »

Franck, OPJ depuis cinq ans, a vécu cela alors qu’il était en intervention pour un vol à l’étalage, accompagné par deux collègues « clairement pas de gauche ». Un migrant avait dérobé des tranches de jambon, le directeur du magasin voulait porter plainte. « J’ai fait semblant de remplir une déclaration, j’ai raccompagné l’homme, mais je ne l’ai pas déposé au poste, se souvient-il avec une pointe de fierté. Mes équipiers m’ont félicité, ils m’ont dit qu’ils n’auraient pas eu le courage de faire la même chose. »

Guillaume, 40 ans, est gardien de la paix depuis une vingtaine d’années. Il se souvient avoir été « un jeune militant d’extrême gauche plein d’espoir, déterminé à ne pas laisser la police aux mains d’une idéologie de droite ». Les manifestations de 1995 contre la réforme Juppé, le plateau du Larzac, le contre-G8 d’Évian… Le bleu était sur tous les fronts. Aujourd’hui, si son discours reste profondément ancré à gauche, Guillaume a dû se battre pour rester fidèle à ses valeurs. « J’ai remarqué que mon discours et mes réflexions changeaient à cause de mon travail, se souvient-il avec effroi. Je commençais à développer des idées un peu trop réacs à mon goût. Je me disais que l’immigration choisie, c’était pas mal, par exemple… Ce métier transforme. »

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