France Télécom : les documents qui accablent le système Lombard

L’enquête a mis à nu une mécanique mortifère imaginée pour faire maigrir l’entreprise. Elle met la pensée managériale en accusation.

Hors norme par son ampleur et le profil des accusés – sept dirigeants d’une entreprise du CAC 40 –, le procès du harcèlement moral à France Télécom, ouvert lundi 6 mai à Paris, offre également une plongée vertigineuse dans les eaux glaciales de la pensée managériale. À partir de 2001, France Télécom, en voie de privatisation, fait brutalement chuter ses effectifs : 18 % de moins entre 2001 et 2005 et autant escomptés entre 2006 à 2009, pour des salariés en grande majorité fonctionnaires, qui ne peuvent donc pas faire l’objet de licenciements économiques.

Préretraites, mobilités forcées, mutations vers d’autres versants de la fonction publique, démission « négociées » : tout est bon pour « fluidifier l’emploi » et « stimuler les départs » (1), lit-on dans les documents saisis lors des 45 perquisitions conduites en avril et en mai 2012, dont Politis a eu connaissance. Mais il faut aller vite. Le PDG, Didier Lombard, préconise donc « des mesures plus radicales » (2). Des objectifs sans cesse plus élevés sont imposés aux salariés, les « low performers » sont bousculés, les « populations sédentarisées » sont assignées à des tâches dévalorisantes pour « impulser une “déstabilisation positive” » (3) et « tous ceux ayant droit de partir et ne partant pas (ce qui fait partie de leur droit) » voient leur salaire stagner (4).

Signe de la pression constante, les enquêteurs ont retrouvé des échanges de mails « accompagnés de tableaux récapitulatifs portant sur les départs potentiels, prévus ou à faire ». Un chargé de ressources humaines s’exclame, le 23 décembre 2008, dans un email à plusieurs cadres : « Le contrat passé début septembre de réaliser 26 sorties définitives [en quatre mois] a été rempli. Bravo à vous qui avez contribué à cet excellent résultat ! »

« Inciter les départs des plus de 55 ans »

Les quelque 3 000 managers que compte France Télécom sont assignés à des objectifs de suppressions de postes, constamment suivis par leur hiérarchie, objectifs conditionnant une partie de leur prime variable. Ils sont abreuvés de consignes, notamment pour « inciter les départs des plus de 55 ans » (5), inonder leurs salariés d’emails présentant des offres d’emploi.

Pour les aider à « piloter la transformation », un ambitieux programme de formation est déployé en interne, pétri d’un cynisme glaçant : le responsable de l’École Management France, organisme de formation de France Télécom, suggère ainsi « une astuce », dans une note retrouvée dans son ordinateur par les enquêteurs : « Sur chacun des entretiens individuels que vous conduisez, si vous ne disposez pas de raison particulière de catalyser les énergies autour d’un événement favorisant la mise en mouvement, parlez avec des “si”, “si on fermait”, “si tu devais bouger”. » Il s’agit, dit-il, d’« introduire une culture du turn-over », pour « brusquer un peu » [les salariés]. Il ajoute : « Il faut mettre le même niveau de pression partout ! » Un document « maladroit », « pas validé », qui « n’est pas la parole du DRH Groupe », réprouvent de concert les accusés devant les enquêteurs.

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